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ANNIE STELLA

                                                Par Claude Van der Wee -  Huiles de Thierry Van der Wee

                                                                        ISBN n° : 978-2-9562802-0-0

Dans une autre vie j'ai été lié, à divers titres, à Annie Stella et aux personnages qui gravitent autour d'elle.  Tout ce qui arrive dans Annie Stella est arrivé de fait, j’ai eu très peu à imaginer. Je me suis juste souvenu.  Et ce n'est pas difficile de se souvenir : c'est du lourd.

Je me suis contenté de distribuer les noms, les histoires et les rôles autrement que de fait. 

Recommandation : A éviter aux personnes sensibles et/ou n'ayant pas l'âge adulte.

Bistroduction par Annie Stella

 

Je sens pas trop les gens, à part bien sûr Julie. et je sens une tendresse particulière pour les sidis, les bananias, les romroms et tout ça.

J’aime pas trop les fromages blancs...dont je fais partie.

Et je vis avec mon à moitié Congolais Mumu.

J’aime le chili, le flamenco, la feta, le sirtaki, le risotto, l’opéra.  Et surtout Charles Aznavour.

Mais j’aime pas les camés, et encore moins  les alcooliques...dont je fais partie aussi.

Et y a que ça. Dans mon rade et dans les autres, dedans et tout autour y a que ça.

Ils font beaucoup de bruit même quand ils la bouclent. Sont tout le temps en parade.  (Tu m'as appris Julie que parade = représentation et/ou défense) et les alcooliques, c’est rien que ça, des gens qui jouent et/ou qui ont peur, peur de quelque chose ou de quelqu’un, ou peur de n’être rien ni personne.

Les alcooliques, c’est comme des christs en croix, accrochés à je ne sais quoi derrière eux, ils savent pas quoi non plus, qui les expose tout nus et les fait crever. Le jour de l’autopsie, on va pas trouver que des vers, on va trouver des verres aussi, j’en ai vu qui les mangent.

J’aime pas les alcooliques.

Et moi, moi je crois que je m’aime pas beaucoup non plus.

Je comprends pas comment on a laissé mettre un truc comme ça au monde, la sage-femme devait pas être aussi sage que ça. Et aussi givrée que ma mère.  Aussi j’y reste le moins possible, au monde. De peur de me rencontrer ou de rencontrer des autres.  Comme moi.

Je me mets à l’abri, avec de la Stella, du buvard ou autre chose.

Comme si on pouvait jamais être à l’abri de quoi que ce soit, qu’est-ce que je me raconte ?

N’importe quoi peut arriver à n’importe qui, n’importe où, n’importe quand.

La preuve, une nuit où je me crois à l’abri, je tombe sur cette tafiole de Larose qui me cogne dans les bras de ce furoncle de Rust. Qui se croit à l’abri aussi.

Et en voilà une belle histoire qu’elle était belle qui commence.

Une histoire d’amour.

Il était une fois.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lettre 1

Je tombe raide bleue

 

Ma chère Julie,

Celle qui t’écrit c’est ton amie Annie Stella ou Annie Rodenbach suivant ce que je mets à ma gueule dans la période. Ou encore Annie bulles d’or parce que j’ai des seins qui tiennent la route, même quand je sais plus sur quelle route je cours. Et tu excuseras comme j’écris mais tu sais que je suis une flamande de la côte, d’Ostende comme James Ensor, et il disait : il faut écrire comme on parle.

Je fais quand même attention car tu es culturelle, tu as fini tes préparatoires et tu as même lu un livre.

Tu te rappelles Johnny Larose ? L’ancien marin anglais toujours en salopette pour faire croire qu’il a un métier parce qu’il peint de temps en temps une porte ou une fenêtre ? Avec des lunettes pleines de taches de peinture qui le dérangent pas vu qu’il voit plus rien et donc les taches non plus ?

Larose rabat des filles pour ce Rust, on l’appelle le bûcheron parce qu’il fait des abattages dans les bistros avec les gens qui lui bouchent le panorama. Il est pas grand mais très large, il fait penser à Bob Hoskin.

Ce Rust, ma chère Julie, j’avais déjà entendu dire qu’il était en érection perpétuelle. On a dû lui taper dans le gland un veilleur de nuit et un veilleur de jour. Il est tout le temps dans le prêt à porter. Chez nous on appelle ça nymphomanie, chez eux priapisme ou quelque chose comme ça, parce qu’ils se prennent pour les papes du zob. Il doit avoir entre les jambes un os comme les ours et ça le rend nerveux et même parfois furax.

Y paraît qu’y a que ceux qui connaissent pas qui voudraient entrer dans ce club. Quand tu crois que tu vas te reposer un peu, prendre une pause café, y a l’os qui te réveille pour aller à la chasse, de quelqu’un ou de quelqu’une, pour le besoin de tes prunes.

L’autre nuit, Larose il m’a vue, il a vu Annie Stella tanguer dans la nuit étoilée. Je sais qu’y en a qui disent que je suis une affaire au lit, d’autres que je suis un bocal.

Vers trois, quatre heures du matin, Larose a rabattu Annie « l’affaire bocal » au débit de vin, chez Florio, où le Rust, avec ses litrons, savait déjà plus comment il s’appelait.

Je me rappelle rien de la nuit. Le lendemain, je me suis réveillée à côté de Rust dans une piaule que je connaissais pas. J’avais mal au dos à cause du sommier sans matelas et des ressorts qui me rentraient dans la carne.

Si je me rappelle bien il m’a rien dit, il m’a mis quelques baffes pour m’éveiller, indiqué la position debout et plaquée face au mur.                                                                                                    

Le mur était en crépi avec des pointes presque aussi dures que celles du sommier. Déjà blessée au dos, il me restait plus que les flancs intacts.

Alors il m’a fait lever les bras en l’air et m’a marquée avec les ongles depuis les aisselles jusqu’aux hanches et jusqu’aux genoux.

J’ai tourné la tête pour le regarder. Je lui ai dit pour rire :

Tu as de beaux yeux, tu sais !

J’ai ajouté :

Je savais pas que tu étais ce genre de mec !

Je me suis tordu le cou pour l’embrasser, il m’a giflée à toute volée, j’ai éclaté de rire, j’aimais bien.

Un peu après qu'il m'avait élargi le cul il a dit :

qu’est-ce que tu bois, toi, pour te laver les dents ?

Nous sommes allés main dans la main à la recherche d’un bistro ouvert. Nous en avons trouvé un, rue de la Colline. Nous étions connus tous les deux mais on nous a quand même servis à boire.

Il m’a dit qu’il avait jamais adressé la parole à personne le matin, au saut du lit. Que c’était exceptionnel, qu’il ne parlait, d’habitude, jamais avant midi. Les deux bouteilles de rouge qu’il s’est envoyées devaient lui servir de dentifrice, de déjeuner et de prière du matin.

J’ai eu juste le temps de boire mes six Stella, il m’a montré le chemin de la chambre.

J’ai dit :

Mais je rêve !

Et je lui ai expliqué que mon ami Mumu le Mulâtre était toujours fatigué et que d’ailleurs ce n’était pas mon type, même si moi Annie j’étais son type à lui Mumu. Mais ce n’était pas de sa faute,  à cause qu’il était qu'à moitié noir et on pouvait s’attendre de sa part à toutes les convulsions. Car il avait pris, avec la moitié de la couleur noire de son père, l’entièreté de ce qui valait quelque chose et, avec la moitié de la couleur blanche de sa mère, l’entièreté de ce qui valait que dalle.

Moi, je veux plus coucher avec Mumu, j’ai dit à Rust, il est d’une gentillesse épouvantable et quand il a fini et que j’ai pas encore commencé, il prend le balai sur son épaule, comme si c’était un fusil,

et il défile à travers la chambre en hurlant des chants guerriers congolais auxquels moi je comprends rien.

À part que c’est pas du Charles Aznavour, qui est mon chanteur préféré.

Surtout dans la Bohème quand on a moins de vingt ans et qu’on peut pas connaître !

Et Mumu, il se prend ses pieds très jolis dans mes bouteilles et il les renverse, même celles pas encore tout à fait vides. Lui, il s’en fout car il planque les siennes et je me demande bien où car il est toujours tellement chicorée que je commence à me poser des questions. Y ferraille sûrement dans les miennes.                                                                                                                     

Tiens, rue Marché From Hach, en allant Impasse de la Poupée, à la chambre avec Rust, je me suis

rappelée, c’est dans cette rue là que j’ai été presque violée par les camcam, tu te souviens, Julie ? Alors que j’y étais pour rien, que j’y tenais pas plus que ça et qu’encore un peu je n’étais même pas là.

C’était encore une fois la faute à Mumu.

Tu vois Méthadone qui est parfois portier au Pou qui tousse ? L’autre matin, je tiens mon rade à m’emmerder comme une tasse de tilleul et Mumu lisait son journal à l’envers, il appelle ça se tenir au courant.

Voilà Méthadone qui entre avec des larmes qui tombent sur ses pompes.

Il se met à nous tronçonner avec qu’il est camé jusqu'à la fourche des cheveux et que personne lui fait jamais confiance pour la raison. Et que jamais personne ose aller avec lui dans sa chambre toujours pour la même raison, alors que tout le monde va dans la chambre de tout le monde qui est pas camé.

Au point qu’il y a même des chambres où il y a surpopulation alors que chez lui, Méthadone, c’est le désert. Mais même dans le désert, il y a toujours plus de monde que dans sa chambre, par exemple des fennecs.

Non Annie, y s’est énervé Méthadone avec tristesse, tous les camés sont loin d’être des faux culs, et en voilà assez :

Annie est-ce que tu veux bien venir dans ma chambre ?

Et c’est là que c’est devenu la faute à Mumu qui a dit :

En effet en voilà assez ! Annie est-ce que tu veux bien aller dans la chambre à Métha

Mumu on l’irritait car on l’empêchait de lire son journal à l’envers et donc de se tenir au courant, qui est son activité principale entre deux défilés. Et à mon avis, quand j’y repense, en dehors du coup fourré qu’il me préparait, Métha faisait un mauvais trip, une savonneuse descente en bas de quelque chose qui avait beaucoup monté, et c’est pas toujours du pastis.

Toi et moi, Julie, on connaît le voyage avec la picole. Avec leur came c’est pas une promenade non plus.

Me voilà avec Métha dans la rue, puis, impasse Sainte Pétronille où mon prince du trip avait invité quelques camarades. Moi je suis plus à quelques touristes près, mais je suis tout de même pas non plus la grotte de Han.

Et puis j’aime bien avoir le choix, je le leur ai dit comme je te le dis, car je sais rester courtoise.

En fait de choix m’a dit Métha, j’avais juste celui de baisser mon slip devant la nation, surtout constituée d’une forte représentation montagnarde, ou bien d’avoir mes bulles d’or brûlées sur le bout de son joint. Je crois pas qu’il l’aurait fait car il a une certaine éducation mais dans le doute...

Mais les choses se sont pas tout à fait passées comme y voulait, les chevriers se sont mis à gueuler

 entre eux puis à se mettre d’accord pour gueuler sur lui. Si j’ai bien compris, il m’avait amenée là sur une espèce de pari, pour prouver qu’y pouvait faire ça, mais eux ça les arrangeait pas pour une question de religion ou de respect ou de gentillesse ou d’une autre connerie.

Moi j’étais nue et ronde comme une planète à deux doigts d’être aspirée par le trou noir qui y paraît nous attend tous. Je me souviens avoir dit bon, vous me baisez ou vous me brûlez mais vous me laissez pas comme ça, c’est pas pour ça que je suis venue. C’est pas honnête.

Y me regardaient comme des braves types qu’ils étaient et je regrette pas trop s’il s’est rien passé car ils devaient être aussi gentils que Mumu et je me serais encore une fois ennuyée comme un rat mort. J’aurais sans doute encore préféré le joint sur les bulles.

Ceci dit, comme je me rappelais plus très bien, à cause du trou, ce qui s’était passé, je suis allée voir le copain toubib pour qu’il me fasse un examen sur l’entrée et la sortie et il m’a piquée pour que je sois en avance sur ce qui pourrait m’arriver en retard.

Pour revenir à Rust queue d'ours, dit aussi le bûcheron, pendant que je me lavais  les dents avec mes six Stella, il me parlait d'amour, de l'amour d'une autre, qui avait eu une main coupée.  Mais peut-être aussi qu’il me parlait pas.

Peut-être aussi qu’il m’a rien dit de tout. Car ma chère Julie, toi tu te rappelles sûrement que les gens comme nous on se rappelle parfois rien.

 Ça dépend comment on remonte du trou d'où on remonte. C’est pas la peine de raconter ça à des gens qui sont pas comme nous, y comprendraient pas. Eux y comprennent l’immense majorité de tout ce que nous on comprend pas, mais pas ça.

Depuis, Méthadone est introuvable. Il y a intérêt à ce qu’il se trouve plus lui-même parce que, con comme il est, il est capable de dire où il est à quelqu’un d’autre. Et Morelli le cherche, et Lunettes, et Sergent, et le grand Bols et les frères Mahoden et Queue d'ours. Et sa propre mère va plus le reconnaître. Or, il est pas mauvais gars, en dehors qu’il t’invite un peu à la légère pour épater d'autres cons et que c’est vrai qu’ils étaient beaux et gentils et que je crois jamais qu’ils m’auraient brûlée !

Mais, ma Julie, nous voici à nouveau au palace de monsieur Rust qui nous invite, quant à lui, dans sa luxueuse garçonnière.

Plaquée au mur, debout, je lui ai demandé s’il les prenait quelquefois couchées. C’était juste pour savoir, comme on demande à quelqu’un s’il a déjà été en vacances à Vesoul. Quelques baffes, et il m’a demandé s’il m’arrivait quelquefois de la boucler. On est resté dans la chambre et on a rien bu jusqu’au milieu de l’après-midi.

J’en ai profité pour lui raconter un peu ma vie.

Que le bistro que je tiens avec Mumu le Mulâtre s’appelle : « Le Joyeux Scandinave » et personne sait pourquoi, et que celui que toi Julie tu tiens s’appelle : « La Gueule de Bois » et tout le monde sait pourquoi.

Que toi Julie et moi on est voisines de travail et qu’on a même été quelquefois voisines de palier. Qu’on s’aime bien, qu’on s’estime, qu’on s’est jamais fait d’enroules. Et ce qui facilite les choses, qu’on s’est jamais envoyé les mêmes bites.

Je sais pas si tu te rappelles, ma Julie, mais je suis venue te dire au revoir avant que Queue d'ours m’emmène chez lui à la campagne, pendant qu’y récupérait sur sa planche à clous. Tu m’as même dit de me méfier, que ce mec était pas juste. Bien sûr je m’en foutais, mais alors qu’est-ce que je m’en foutais ! Je commençais ma belle histoire d’amour.  Ma si belle histoire d'amour si belle.

Rust et moi nous avons pris ensemble le train pour Brengen, où il y a sa maison et où il y a une femme, Main Coupée, qui s’est enfuie comme les autres et donc qui était pas là.

Il y avait pas sa fille non plus, à Main Coupée.  Une dénommée Tulipe.  On avait jugé utile de faire la malle toutes ensemble vu l’état de Rust.

Par contre, il y avait le père de Rust, en peignoir de soie et nœud papillon et qui m’a baisé la main. J’ai été surprise par la gentillesse de ses yeux et de sa voix quand il m’a dit :

J’espère que vous au moins vous allez rester un moment avec nous car ici, on est plutôt de passage, on a rarement l’occasion de faire connaissance !

Et puis encore, et je me suis presque ramassée sur les fesses :

Est-ce que nous vous appellerons madame ou mademoiselle ?

A moi à qui on donne en général le choix entre chiotte et poubelle !

Le soir même, ma chère Julie, je t’ai appelée au téléphone. Je t’ai dit qu’on se rendait pas compte. Que ce Rust, ce Queue d'ours, ce bûcheron, cet ivrogne, cet obsédé sexuel qui avait des crises avec ou sans rapport avec rien ni personne, ce Rust mon amour vivait avec son père Nœud Pap, dans un milieu raffiné, parmi des meubles qui… des tableaux que… des tapis d’origine qu’il fallait faire très attention, et des colonnes avec des statues qu’il fallait faire encore plus attention.

Qu’on m’avait déjà fait entendre de l’opéra et d’autres musiques que j’avais jamais entendues.

Mais qu’on m’avait promis que je pourrais écouter Charles Aznavour quand je voudrais, parce qu’il y avait même un pick-up qui marchait et que tu peux pas t’imaginer comme c’était une toute autre vie.

Il y a même des roses dans le jardin et j’allais encore ce soir même demander à Rust de me tringler dessus.

Pas sur les roses, sur les épines.

Je suis un peu triste pour mon Mumu mais tu vas certainement me comprendre.

Il peut garder le bistrot, je lui en fais cadeau, d’ailleurs il est pas à nous et il y a que des dettes. Et si tu pouvais aussi dire à Mumu, toi y t’écoutera, que je l’aime toujours pas mais que je serai toujours sa maman. Qu’il continue de se tenir au courant avec son journal à l’envers et de faire beaucoup de défilés avec des chants guerriers congolais pour sa colère.

Quand y sera plus fâché et qu’il aura de nouveau de l’amitié pour moi, il sera sûrement content de la vie qui s’ouvre devant son Annie.

Vie à laquelle, je vois pas pour l’instant comment l’inviter à venir avec, à cause de la différence de classe, de couleur, d’incontinences et de Charles Aznavour qu’ici au moins je vais pouvoir entendre, s’il vous plaît enfin, au lieu et à la place des chants guerriers congolais de mon Mumu.

Je regrette aussi de ne plus pouvoir, pour l’instant en tous cas, boire le coup avec toi, Julie, mon unique et meilleure amie. Toi aussi Julie, quand tu es bourrée, tu as tendance à faire des défilés qui sont pas des défilés de mode. Tu as déjà été plusieurs fois en taule pour violences quelquefois avec brûlures de ta clope sur la gueule aux flics. Mais tirons un trait sur ce passé tumultueux.

Qu’est-ce qu’on s’en est pris comme tannes ensemble !

Rust et moi, on a décidé de boire de moins en moins dans la journée, c’est à dire de plus en plus vers le soir. Parce que si on continue à boire dès qu’on s’éveille, y a tout de même le risque de devenir alcooliques.

Et ça, Rust et moi, on est bien d’accord là dessus, ça, on veut pas, ça il en est pas question, y a des limites.

Et d’ailleurs je commence un livre qui s’appelle :

« Crise de désintoxication avec le Bûcheron. »

Et je te le ferai lire là où j’en serai quand je serai de passage à Bruxelles pour faire des achats.

Si jamais je te téléphone à la « Gueule de bois », m’en veuille pas si je coupe un peu vite, mais je peux pas bloquer la ligne de Noeud Pap, qui est en contact international avec plusieurs pays et que quelqu’un de presque aussi important que lui peut appeler d’un moment à l’autre.

Sans crier gare !

Ma chère Julie, je te vois d’ici en train de lire ma lettre et peut-être tu es en train de pisser de rire.

Peut-être que tu crois pas une ligne de mes résolutions.

Que tu penses que ton amie Annie Klettenklap a essayé des masses de fois d’arrêter de boire, avec toujours ensuite une recrudescence explosive de la tendance. Avec des pointes d’agressivité contre tout ce qui pouvait faire penser à une espèce d’autorité : la gendarmerie, la police, les chauffeurs de bus. Mais aussi les employés de l’eau, du gaz et de l’électricité. Particulièrement ceux qui relèvent

les compteurs. Et puis aussi les facteurs, à cause de l’uniforme, surtout quand ils distribuent du courrier aux autres et pas à moi. Et pourquoi pas à moi ?

Tu crois sans doute pas non plus à la durée d’une relation avec un autre homme qu’avec mon Mumu, et que ça va pas durer avec le bûcheron. Que je reviens toujours chez mon mulâtre ! Que Mumu et moi on est un peu devenus des sœurs siamoises à force de tannes, de ruptures, de raccommodages, de tannes encore et de milliards de défilés. Et que c’est pas le bûcheron, que toi Julie tu as jamais pu saquer, qui va mettre fin au tango.

Mais, comme tu sais bien Julie, que tout est possible, surtout le pire, peut être bien que tu te dis que ton amie Annie est tout à fait capable de se faire enterrer sous les rosiers avec Queue d'ours. Et que peut-être bien on entendra plus parler d’elle que dans quelques années sous forme de faire-part :

« Morte d’ennui des suites d’une longue et terrible maladie. »

Car comment appeler autrement que longue et terrible maladie une vie où on se bourre pas la gueule ? Avec ou sans Charles Aznavour.

Ta meilleure amie, Annie.

Fin de la lettre 1

 

 

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Lettre 2

La grenouille Cognac

 

Ma chère Julie,

Je t’écris aujourd’hui parce que je t’ai pas écrit hier.

Et si je dois attendre d’aller en ville pour te raconter, j’aurai eu le temps de tout oublier à cause du rythme où vont les choses ici.

De toute façon l’important c’est la rose et est-ce que tu as encore vu Larose le peintre anglais ?

 Car, depuis qu’il m’a fourgué dans les grosses pattes tremblantes de mon bûcheron, moi je vois plus personne.

Ou alors, des gens de passage, comme les filles que Rust s’envoie ou encore, en fait de gens de passage, dans les bistrots, les gens qui passent devant toi à toute allure quand Rust les a jetés parce qu’il a tout à coup besoin d’abattre quelques personnes. Je suis certaine que c’est même de ce type d’abattage là que vient son surnom de bûcheron car à mon avis, il a pas dû abattre grand chose d’autre vu qu’il a pour les arbres des attentions qu’il a pour personne, en tous cas pas pour moi.

Quand il pisse sur son bouleau dans son jardin, il le caresse, il lui demande pardon, il lui chante des choses tristes, la plupart du temps en espagnol. Jamais des chants guerriers comme le ferait, sans aucun doute, s’il pissait contre un arbre, Mumu mon mulâtre.

Je me pose une question :

Pourquoi, quand il y a un fêlé dans un paysage, il se met presque toujours en route en direction de ma pomme ?

Rust dit qu’il supporte souvent mal les gens autour de lui. C’est alors qu’il commence à faire de l’abattage. Car il dit que les gens lui coupent son horizon, son panorama, ses perspectives. En général ça se passe bien, les braves gens s’enfuient épouvantés. De temps en temps, il tombe sur des gens qui veulent pas se laisser abattre car ils trouvent que c’est pas bon pour le moral. Alors il y a des abattages mutuels, réciproques, vice et versa et simultanés. Il y a énormément de frais.

Je me demande comment les patrons de bistrots s’en sortent. Sans doute, comme Mumu et moi, avec des dettes.

Quelquefois, quelques abattus viennent se plaindre auprès du père Noeud Pap des abattages de son fils.  Noeud Pap y va alors de ses dommages et intérêts et je sais pas comment il fait, il doit avoir un truc car lui, il se laisse jamais abattre.

Je te parlais des filles que Rust s’envoie et j’hésite à t’en parler car tu vas sûrement encore une fois me traiter de conne. Mais si je supporte plus ces filles, Rust va plus me supporter, tu sais bien que c’est que parce que je supporte tout qu’on me supporte, c’est ma seule arme, c’est mon seul charme, c’est tout, tout ce que j’ai à offrir.

J’ai tellement, tellement peur que ma belle histoire d’amour si belle s’en aille en eau de boudin.

Je t’ai déjà dit que quand je suis entrée dans cette maison féodale, que j’ai vu ce grand jardin – tu imagines quelque chose comme la Grand Place de Bruxelles, qu’il y aurait un marché aux fleurs et que ce serait rien que des roses – moi, j’ai tout de suite louché sur les épines. Et le soir dans sa chambre, avec les cannettes de bière de mon côté et les litrons de vin du sien, je lui ai glissé que moi, j’étais pas une pétasse comme les autres et que je dirais pas non s’il lui prenait la fantaisie bien naturelle de me rouler dans les épines.

Il me répond qu’il est sensible des genoux, particulièrement d’un des deux, le gauche, suite à un abattage qui a mal tourné.  L'adversaire avait des couilles en bronze. Il me montre une cicatrice qu’il a sur la rotule.

Avec toutes les traces que j’ai déjà sur le corps, rien que depuis que je le connais, je le trouve un peu gonflé. Mais le client est roi et je veux poser un baiser maternel sur sa si grave blessure. D’un revers de main il m’ouvre la lèvre, moi je rigole. Tu sais comment je suis, moi, les douleurs physiques, je réagis pas comme tout le monde.

Evidemment, avec la lèvre ouverte on peut dire que plus je rigole, plus je me fends la gueule. Je saigne et voilà mon bûcheron qui me prend dans ses bras et qui me demande s’il peut faire quelque chose pour moi. Moi je rigole de plus en plus et je lui demande s’il peut faire encore mieux que ce qu’il a déjà fait. J’éclabousse du sang sur nous deux et il se met à dire qu’il est désolé :  Je suis désolé Annie, tu peux pas savoir comme je suis désolé.

Mais là, sur mon genou, il y a une cicatrice liée à un de mes très rares souvenirs de tendresse. Elle me démange encore toujours. Un des rares moments de tendresse que j’ai eus avec ma mère.

À la place de ces rosiers, dans le temps, il y avait un étang que mon père a fait combler après la guerre. Il y avait des papillons, des libellules, des lézards et des grenouilles qui somnolaient sur les grandes pierres autour. Un après midi que je jouais seul, comme toujours, dans le jardin, car ma mère voulait pas que j’aie des amis, j’ai vu une grenouille comme une pépite d’or qui brillait au soleil sur une pierre au bord de l’eau. J’ai approché doucement et j’ai tendu la main. D’un bond, la grenouille a plongé. J’ai vu tout cet or se perdre dans les reflets noirs et verts de l’eau. Des grains de sable se sont mis à danser autour d’elle. J’ai fait un geste en avant pour l’attraper, j’ai glissé, j’ai senti quelque chose au genou et presque en même temps envie de vomir et la gifle fraîche de l’eau. Et puis le goût de la vase et les racines des nénuphars qui rampaient sur mes bras et sur mes jambes et j’ai eu très peur, debout les pieds dans la vase, ma blessure au genou, trempé et grelottant.

Grelottant surtout de peur de ma mère : qu’est-ce que j’avais encore fait ?

Ma mère était sur le pas de la porte qui donne sur le jardin, attirée par le bruit de ma chute, et peut-être que j’avais crié, mais je crois pas, je criais jamais, j’essayais toujours de me faire oublier.

Je m’étais pris une pierre en coin dans la rotule. On m’a déshabillé, essuyé, soigné ma blessure, enveloppé dans une couverture, assis sur des genoux, ses genoux. Et sa voix était différente et ses gestes et son odeur et sa chaleur et puis la chaleur de mon premier alcool.

La chaleur autour, la chaleur dedans.

On se donne parfois tant de mal alors qu’il suffit de tomber dans un étang.  Je lui ai demandé s'il était tombé plusieurs fois dans l'étang car il avait quand même beaucoup de cicatrices sur les genoux.  Il m'a bredouillé quelque chose à propos que sa mère, une grande catho, lui proposait de s'agenouiller sur du verre pilé le soir au pied du lit pour dire notre père qui êtes aux cieux et que le christ avait connu pire et est-ce qu'on en avait fait tant d'histoire ?

Moi, Julie, je m’en foutais du christ et des cuisses de grenouille de Rust à la salade de nénuphars. J’étais juste contente qu’il me parle de cette façon. Il faut te dire que j’aime aussi beaucoup sa voix et que pendant ce temps il me tient dans ses bras et que la fente à ma lèvre me rappelle qu’y va sans doute pas tarder à me fendre les autres.  De lèvres.

Hélas c’est là qu’est l’os ! Là où il y avait l’os de l'ours y a plus d’os du tout. En tout cas pour moi.

Moi je sais pas ce qui se passe dans sa tête. Déjà que ce qu’y veut bien me dire est pas toujours tout à fait clair, ce qu’il me dit pas est sans doute ce qui occupe la plus grande partie de son crâne. Je manque un peu de la boussole qu’il faut pour débrouiller l’itinéraire.

Nous sommes arrivés à commencer à boire de plus en plus tard.

Déjà maintenant on en est à plus rien avant quatre heures de l’après midi et nous avons une ambition comme autour de vers environ les sept heures du soir. Il dit que c’est alors, quand il commence à boire vers les sept heures que lui fonctionne le mieux, qu’il tremble le moins, qu’il a le moins tendance aux abattages, qu’il a la plus belle espérance de vie, qu’il pourra songer à récupérer son fils Riton et que le meilleur reste à venir.

Je me réjouis de cet avenir miraculeux mais je voudrais tout de même ramener un peu son attention sur mon présent où je fais l’expérience d’un manque de cul à hurler. Nous nous promenions dans le bois et j’ai attiré son attention sur les ronces qu’il y a au bord du chemin, longues, velues comme d'immenses pattes d’araignées.

Je lui dis pour l'aguicher que j’aurais très peur s’il se mettait à avoir l’idée de me battre avec. Je fais chou blanc comme pour les roses. Que je lui dise que j’ai envie ou que je lui dise que j’ai peur, il y a rien à la clé, en tous cas rien à la sienne.

Et je commence à me demander si j’avais pas raison, Impasse de la Poupée, quand je répétais tout le temps est-ce que je rêve ?

Car j’ai plus jamais rêvé de la même manière.

Et puis un soir il me fait un charme qui est pas dans ses us et coutumes et quand je commence à la trouver longue, parce qu’il y a quand même un kilo de pommade, il me dit dans le cornet de l’oreille ce qu’il va me faire le lendemain. J’en ai eu des frissons tout le long des poils de cul.

Il était question d’un bain d’eau bouillante qu’il allait faire couler pendant que je dormirais encore. Il me soulèverait, il me mettrait la tête dedans et ferait à la partie de mon corps qui ne serait pas dedans des trucs que j’ai pas envie de raconter car y sont trop. J’étais tellement excitée que si je suis arrivée à m’endormir c’était parce que j’étais plombée comme pas possible.

Car c’est vrai qu’on retardait de plus en plus le moment de se mettre à la picole, mais qu’on lésinait de moins en moins quand on retardait plus.

Ma Julie, le lendemain, ce directeur de camp de concentration où Annie Stella était concentrée seule pour la dernière fois, car après il allait commencer à y avoir de plus en plus de passage, au lieu de me plonger la gueule dans l’eau bouillante, m’a éveillée avec des gâteaux arabes et du thé à la menthe fraîche.

De baignoire, nulle !

Et je suis tellement conne qu’il me fait le coup tous les soirs et que tous les soirs je marche, je cours même, et le matin : Rien !

Et je te ferai ceci et je te ferai cela et je serai parfois seul et je serai parfois avec une ou l’autre femme. Et nous y voilà. Je sais pas comment je fais pour tant souffrir à cause d’un mec qu’il y a quelques jours à peine je trouvais juste petit, gros et comique quand je le croisais dans un bistrot.

Y doit me manquer quelques centimètres pour faire le mètre !

Et qu’est-ce que je reste glander derrière ces quatre façades, à me goinfrer de gâteaux arabes, à me bourrer de cannettes et à tenir la bougie pendant qu’une dame gémit dans notre chambre et parfois deux dames à la fois ?

Et je reste et j’écoute et je crève et je reste quand même et tu as une idée toi de quel cadeau la Fée Carabosse a mis dans mon berceau ?

Un soir, j’ai pris ma cannette, mon ton le plus solennel et la décision d’aborder le sujet avec l’objet du sujet.

Ouverture propice, réception cordiale.

Nous sommes à ce moment du soir où nous avons les récifs dans le dos, la douceur de la première fiasque dans les trous du foie, le sac à angoisses a glissé des épaules, nous regardons le coucher du soleil, la guerre est finie, les balles ont été extraites, le jaune de l’œil n’est pas encore rouge et nous pouvons songer à pardonner.

Alors le monsieur Rust il me dit :

Tu vois, Annie, dès que je prends une fille plus d’une fois ou deux, je pense à mon grand amour, à celle qui s’est tirée, à celle que je peux plus serrer dans mes bras.  MC, main coupée. Tant que je sais pas comment vous allez être au lit, je suis curieux et je vous désire. Et je crois que ce sera possible, que vous allez pouvoir prendre sa place dans ce lit d’où j’aurais jamais dû la laisser descendre.

J’aurais du l’abattre.

T’imagines tout de même pas que je baise juste pour m’amuser ou t’amuser toi !

Chaque fois que j’en prends une dans mes bras, je cherche à la voir elle, à l’entendre elle, à la renifler elle. Il y avait que quand je la baisais, elle, qu’il y avait plus ni marais, ni crotale. Au creux, au noir, au trou de son cul, il y avait une magie, dans son derrière, pas dans le derrière de n’importe qui, dans son derrière à elle. Et où il est ? Où il est Annie, son derrière ? Quand je pense, qu’en ce moment même, quelqu’un d’autre est peut être en train de se mettre dedans.

Alors, moi, Julie, je le prends dans mon bras et je lui donne sa bouteille comme s’il y avait du lait dedans.

Nous les femmes, on trouve des gestes que je ne sais pas où on va les chercher. Tu as déjà eu un enfant, toi ? Non, excuse-moi j’oubliais.

Moi non plus, je l’aurais su. Et pourtant, rarement un geste m’a paru aussi facile, naturel et familier.

Il a eu un sursaut, un peu de vin a coulé, un peu de mon sang aussi. Je ne regrettais pas en ce moment qu’il me baise pas, j’avais tout de même eu la lèvre fendue, c’était toujours ça de pris, et j’étais complice de quelque chose comme je l’avais jamais été avant.

Les autres filles continuent à me faire chier, même si elles sont là juste pour qu’il ait pas trop d’hallucinations et juste tant qu’il est curieux à propos de leur derrière. C’est vrai qu’elles ont jamais droit aux trois coups auxquels on a droit au théâtre. One shot les madames ! Pour elles, avant le deuxième coup la pièce est déjà finie, le rideau est pas encore levé qu’elles peuvent aller se rhabiller. Mais il y a toujours le risque qu’il en trouve une avec dans son derrière des choses comme il a dit que l’autre, son grand amour, avait, et quelle chance ce doit être d’avoir un derrière comme ça !

Si je savais comment on fait, je me fourrerais aussi sec tout ce qu’il faut dedans. Mais, si j’ai bien compris, il y a pas moyen de comprendre et si jamais tu as une idée là-dessus ?

Je me fais du souci pour Mumu, si tu pouvais le calmer un peu.

Il paraît qu’il se ballade tout le temps avec un marteau et des clous pour clouer Queue d'ours sur la porte de notre « Joyeux Scandinave ».

Dont d’ailleurs il boit le fond de commerce, qui n’est déjà depuis longtemps plus à nous.

Est-ce qu’y a pas moyen, je sais pas moi, que ton cousin Pablo la guapa ou quelqu’un du genre, l’assomme de temps en temps avec amitié pour le faire revenir à la raison. Queue d'ours est pas une chose à clouer sur une porte comme celle de notre bistrot, qui a peut être encore une chance d’être repris. C’est un bon endroit, quand il est bien tenu.

Et particulièrement avec rien ni personne, surtout pas Queue d'ours, cloué sur la porte.

Je me demande de plus en plus si une bonne idée ce serait pas que toi et moi nous ayons un enfant ensemble. Je sais que toi tu peux plus depuis les aiguilles à tricoter de notre ami Larose, aussi je me chargerai de la portée, pourquoi pas avec l’aide du bûcheron ?

Rien nous empêche de l’élever à nous deux, peut-être qu’on ne nous l’enlèvera pas. Quand personne nous connaît nous avons bonne réputation et y suffit qu’on arrête de boire un moment pour qu’on ait presque l’air comme tout le monde.

C’est ce geste si familier que j’ai eu avec sa bouteille qui m’a fait penser à un enfant. Et aussi que dès que je tremblerai plus, je pourrai me mettre à faire des curriculum vitae, pour toi et moi, et trouver un travail plus social et plus en rapport avec l’éducation d’un enfant que faire rien d’autre que se bourrer la gueule et bourrer la gueule aux gens comme on fait quand on tient des rades. Comme les nôtres.

Je t’embrasse bien fort en attendant de fonder ensemble une famille solide, durable et bien considérée.

Ta meilleure amie, Annie.

Fin de la lettre 2

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Lettre 3

De chair, de bonne chère et de rouleaux de boudins

Ma chère Julie,

le père Noeud Pap est quand même un solide trombone aussi et je me demande, vu mon horoscope, mon curriculum et mon bol, s’il ne va pas vouloir ajouter sa partition à la fanfare de mes fesses.

Va savoir. Il me parle avec des gants, des ronds de jambe et il a ses très beaux yeux bleus plus souvent attentifs aux mouvements de mes bulles qu’aux mouvements de La Bourse, je veux parler de l’organisme financier de ce nom où il joue beaucoup et qui lui faitgagner pas mal de pèse.  Et il y a intérêt, vu les abattages de son fils !

Note, je crois qu’à travers les mouvements de ma poitrine, il voit ceux de mon cœur, et qu’il y est sensible.

Reste que dans les yeux de certains hommes âgés il est difficile de débrouiller entre la tristesse de vieillir et l’envie de te cascader.

De sorte que tu sais pas toujours clairement si c’est le moment de leur offrir ton mouchoir ou d’enlever ta culotte.

A propos de culotte, au moment où je te parle, j’en n’ai plus. Tu croiras peut-être que ma pénurie aura attiré l’attention de mon bûcheron fournisseur en gâteaux arabes et en gâteries diverses ? Non.

Par contre, Noeud Pap :

Madame …

Je me retourne, qui c’est celle-là ? Julie, tu me croiras ou non, Madame, c’est moi.

Je ne voudrais pas être indiscret, dit Noeud Pap. Surtout avec une personne de votre classe. Mais vu que vous me faites le plaisir et l’honneur de prolonger votre séjour — et j’espère que vous continuerez le plus longtemps possible de me faire le plaisir et l’honneur - je me sens votre obligé. J’ai pris, il y a bien longtemps, la décision de vivre à une certaine distance de la ville. Est-ce là une raison pour vous priver de ses commodités ? Que diriez-vous si pendant une… comment dirais-je, une sieste de mon fils, je vous emmenais faire quelques emplettes ? Ce serait un bonheur pour moi d’être votre lift, j’ai toujours au Falstaff quelque affaire à traiter avec tel financier, tel agent de change. Nous pourrions nous arranger pour que notre retour de la ville coïncide avec la fin de la sieste de Rust. De manière qu’il ne prenne pas ombrage, vu son caractère à l’emporte pièce, de l’idée qu’il pourrait se faire par rapport à nous deux. J’ose à peine y penser. Alors que la différence d’âge qui nous rapproche et nous éloigne devrait suffire à faire taire ce méchant soupçon. Mais vous savez comment sont les jeunes gens… Quant à vos frais, je veux parler de vos emplettes et aussi de ces frais auxquels vous pourriez avoir à faire face du fait de votre séjour auprès de nous, vous me permettrez…

Il fait un geste d’une générosité absolue, de la main depuis son cœur vers l’horizon.

Je suis donc allée avec Noeud Pap en ville mais je me suis bien gardée de venir dans le quartier. Je n’ai pas envie de croiser Mumu avec son marteau et ses clous, ni de tomber dans une embuscade à la Johnny Larose : une Stella par-ci, une Rodenbach par-là, alors que c’est pas encore l’heure et que ça ferait du tort à notre contrat à Rust et moi, le contrat de sept heures du soir.

C’est pour la même raison que je ne me suis pas approchée de la Gueule de bois, du bar de ma seule et meilleure amie Je veux aussi respecter mon rendez vous pour le retour avec Noeud Pap, je l’aime bien. Je le comprends pas toujours à cause qu’il parle comme j’ai pas l’habitude et la gentillesse des mecs me pompe l’air, mais sa gentillesse à lui me fait penser à la douceur de mes dunes où je me barrais quand mon grand père m’avait fait trop mal au cul.

J’ai donc été exacte au rendez-vous pour le retour. Y m’a pas touchée, même pas, comme j’aurais trouvé naturel, quand il m’a aidée à ranger mes paquets dans le coffre de la voiture. Il a pas compté l’argent que je lui ai remis, il l’a mis en vrac dans la poche intérieure de sa veste en tweed. Je lui ai dit que j’en avais gardé un peu sur moi.

Vous avez bien raison Madame Stella, vous ne devez pas rester toute nue, si j’ose m’exprimer ainsi. Quelquefois, et je vous demande bien pardon, je prends quelques libertés avec le langage. Quoi qu’il en soit, n’hésitez jamais à exiger votre dû, car il s’agit bien d’un dû.

N’oublions tout de même pas que c’est à l’occasion du plaisir et de l’honneur que vous nous faites d’accepter notre hospitalité, que vous voilà bien empêchée de vaquer à vos propres affaires et de mener le train de vie auquel une personne de votre niveau, de votre culture et de votre sensibilité, qui me touche, je me permets de le dire au passage, a droit. Qui dira le contraire, n’est-ce pas ?

Nous étions sur le chemin du retour, le soleil inondait son village de Brengen à dix kilomètres de Larose et de ses enroules et de Mumu et de ses défilés, de son marteau et de ses clous.

Noeud Pap souriait, il avait l’air heureux. Quand nous passions devant des gens sur le pas de leur porte, il soulevait son chapeau avec considération et il m’expliquait qu’on ne savait jamais : c’était peut-être quelqu’un qui avait eu maille à partir avec son fils et qui avait été victime de quelque abattage.

Quand nous sommes arrivés à la maison, une jeune africaine la quittait en courant, les mains sur les oreilles. Il y avait des éclats de voix à l’intérieur. Quand le moteur de la voiture a fait silence, j’ai reconnu la voix de Rust. Il criait le nom de l’autre, de son grand amour, de MC. Quand il a vu son père, il s’est précipité dans ses bras et a sangloté qu’il n’en pouvait plus.

Rust, est-ce que tu veux bien que Madame Stella prolonge son séjour auprès de nous, dit le père avec calme, genre le capitaine  Achab a vu d’autres tempêtes

Moi, je me suis demandée si c’était pas des fois déjà l’heure de la bouteille et j’ai demandé à Rust s’il voulait que je la lui donne. Quand Rust a dit oui, j’ai eu tellement de salive de bonheur en bouche que j’ai dû faire du bruit pour l’avaler.

Le père a soutenu son fils pour l’amener dans le fauteuil où, peut-être, la mère lui avait donné son premier verre de vin. C’était pas du domaine de l’impossible vu qu’on voyait bien que ce fauteuil avait traversé quelques guerres.

Et mon vieux Nœud Pap, avec beaucoup de force et de gentillesse a installé son fils et il a dit :

Madame Stella il est peut-être temps que je vous montre où est la pharmacie.

Rust était prostré et avait l’air pas loin du marais et des crotales la gueule ouverte.

Au premier étage, dans un placard au-dessus de la baignoire, le père m’a montré une dizaine de flacons.

Grâce à vous Madame Stella, il fait un effort, ce que je constate au fait qu’il y a moins de plaintes des établissements à l’extérieur, qu’il tremble beaucoup moins, qu’il mange un peu plus, au point qu’il a même pris du poids. Il avait beaucoup maigri vous savez, quand l’autre, avec sa main coupée, vous savez, est partie.

Tout à coup, Julie, un air mauvais sur ce visage qu’on ne l’en aurait pas cru capable.

Alors voilà, et ce comprimé quand ceci, et cette gélule quand cela, surtout jamais de ce flacon quand il a déjà bu et encore moins de ces gouttes quand il risque de boire encore. Ah ! Madame Stella, j’aspire quelquefois à un ciel plus dégagé, plus clément, avec moins, comment dire, de cumulo-nimbus. Un jour peut être, vous m’expliquerez comment vous faites pour le supporter. Vous êtes, je me le suis dit tout de suite, une personne pleine d’humanité. Il est toujours hasardeux de généraliser mais je me suis laissé dire que c’était souvent ce que l’on découvrait derrière une belle poitrine.

Si seulement vous arriviez à le distraire de cette femme avec sa main coupée… air mauvais… par une distraction saine, vous comprenez

Madame Stella, quelque chose, je ne sais pas, moi, de plus léger, de plus vacancier, de plus convivial que tous ses abattages…

Conduisez-vous une voiture ? Non. Me permettez-vous de guider vos premiers pas ? Oui. Ce sera un bonheur pour moi, si, si ! Mais que disais-je ? Oui, une distraction plus convenable que ces sautes d’humeur dans les établissements où les braves gens se réunissent pour se divertir un peu, boire un verre en famille ou entre amis et s’adonner à quelque innocent jeu de société.

Vous savez, il y a des personnes que les sautes d’humeur de mon fils ont beaucoup perturbées. Je suis fatigué de leur expliquer que le fond est bon, ce qu’elles souhaiteraient, c’est que le fond ne soit pas aussi bon, mais que la forme, elle, soit moins insupportable !

Oui, voilà, que mon fils respecte un peu plus les bons usages ! Tout cela est de la faute de l’autre… Je ne dis pas qu’il ait jamais été quelqu’un de tout à fait facile, mais à ce point, j’avoue que malgré ma nature optimiste, une certaine aptitude à me tirer d’affaire, j’avoue que je me sens quelquefois un peu trépané, pardon, un peu dépassé. Il y a des moments où je me dis… et où je préférerais me dire autre chose. Je caresse quelquefois l’idée qu’il puisse aller un peu avec vous en vacances.

J’ai sans comparaison mieux supporté les débordements des nazis que les débordements de mon fils. Et je vous raconterai, Madame Stella à l’occasion de nos promenades éducatives en automobile, mon attitude face à l’ennemi en 1943. Vous ai-je dit qu’à l’occasion des débordements de mon fils j’ai été affligé d’une récente et douloureuse rupture avec Madame Elvire Rhubarbe ?

Ma chère Julie, j’ai jusqu’à présent pas encore été présentée à Madame Rhubarbe mais j’en sais assez pour pouvoir te dire qu’elle m’a l’air à la hauteur du peloton. Depuis leur rupture Nœud Pap et elle se sont déjà téléphoné trente six fois. Je sais quand c’est elle qui est au bout du fil car alors Nœud Pap garde la main sur le front, d’un air accablé, pendant toute la durée de la conversation, nœud de la dispute.

Ma chère Julie, mes premières leçons de conduite se sont bien passées. Enfin, c’est ce que me dit Clovis, qui m’a prié de l’appeler par son prénom, mais j’y arrive pas, c’est toujours monsieur. Dès la première manœuvre, nous nous sommes aperçus que la gauche et la droite n’étaient pas les mêmes pour tout le monde.

Il a porté sa main à son front à plusieurs reprises, comme quand il est au téléphone avec Poupoune Rhubarbe, que j’ai vue entre temps en chair et en os et dont il m’a dit :

Ne trouvez-vous pas madame Stella qu’elle a tout d’une Walkyrie ?

Comme je sais pas ce que c’est une Wal, je sais pas non plus comment c’est quand elle rit. Je voyais bien en tous cas que madame Rhubarbe elle était pas en train de rigoler. Elle a à peu près l’air aussi aimable que le livreur de glace de nos bistrots. Elle est grande, large, l’air toujours hors d’elle. Je préférerais éviter d’échanger des propos vifs avec elle. En cas d’abattage entre mon bûcheron et elle, je sais pas lequel de ces deux athlètes mettrait l’autre au tapis.

Avec beaucoup de gentillesse, Nœud Pap m’a demandé s’il pouvait continuer, en voiture, de crier poliment dans mon oreille, chaque fois que je me tromperais de côté.

C’est pourtant simple Madame Stella, votre droite est du côté de votre main droite et votre gauche du côté de votre main gauche. Je lui ai dit que moi j’avais toujours eu deux mains gauches et j’en ai profité pour faire une embardée. Je suis montée sur un talus et cette fois il a porté les deux mains à son front, mais tout de suite après il a eu l’air très content :

Voilà, tout bon chauffeur doit avoir fait une erreur grave, vous venez de commettre la vôtre, nous allons pouvoir continuer tranquilles.

Il a, néanmoins, continué de crier poliment dans mon oreille.

Moi je riais, j’étais heureuse, personne m’a rien laissé conduire, rien, jamais, même une trottinette. Et c’est vrai que rien qu’en marchant je dois parfois me demander quelle jambe je dois mettre en avant, surtout si je dépasse quelqu’un qui est pas à l’arrêt.

Nous faisons maintenant, ma chère Julie, Clovis et moi, de la route oui ma loutre.

Il n’a plus tout le temps les mains sur la tête, il crie poliment plus rarement dans mon oreille et on était entre Mons et Lille, où il était allé chercher pour Poupoune une édition rare des « Malheurs de Suzette ».  Plus précisément entre Lille et Mons, car nous étions sur le retour, quand il m’a dit : Je me sens maintenant plus à l’aise, je vais pouvoir vous raconter ma prestation pendant la guerre 1940-1945.

Ma chère Annie, je peux vous dire, à ce niveau de confiance que nous avons élaboré entre nous, à quel point j’ai toujours été attiré par le beau sexe. J’ai été champion de Belgique de course à pieds. Je vous montrerai les coupures de l’époque. J’ai même couru aux Olympiades en 20 et en 24 à Anvers et à Paris. C’est assez dire que j’aimais courir, mais je n’ai jamais tant aimé courir qu’après vos jupes, vos parfums et vos yeux.

J’étais marié avec la mère de Rust, Dieu ait son âme ! C’était une personne qui vous aurait fait penser à une Walkyrie aussi. Il fallait savoir la prendre et, il est vrai, je la prenais souvent à l’envers.

J’avais plusieurs activités qui m’éloignaient souvent de la maison.

J’étais professeur de danse avec pour spécialité le tango. J’étais courtier en bijouterie avec une belle clientèle dans la noblesse. Vous n’avez jamais été présentée à Madame de Mansart de Clichy Delmarmol ? Non.

Vous me faites bien souvent penser à cette personne. En outre, je faisais partie de la résistance, de l’Armée Secrète, de l’Armée Secrète.  A.S., ce sont mes initiales, j’ai dit.

Vous avez tout à fait raison, vous avez entre autres qualités un merveilleux esprit d’à-propos.

À l’A.S. j’aidais, grâce à de faux papiers, les jeunes gens à ne pas être déportés vers l’Allemagne. C’est précisément dans le cadre de cette modeste activité que je me suis fait avoir. J’avais pour maîtresse la femme d’un ami qui travaillait avec moi dans l’A.S. Vous ne me croirez pas.

Faites tout de même attention. Ce n’est pas parce que ce camionneur vous fait un geste obscène, dont nous lui laisserons l’entière responsabilité, que nous devons terminer nos jours entre Lille et Mons, toutes chairs confondues, incarcérées dans ma vieille automobile.

Imaginez ce que Rust serait encore capable d’en tirer comme conclusions. Ne rompons pas par distraction le fragile équilibre que nous avons su organiser ensemble.

Donc, mon ami de l’armée secrète, pour se débarrasser d’un rival, me dénonce à la gestapo. La police allemande débarque à la maison en pleine nuit. J’ai juste le temps de jeter mon revolver par la fenêtre.

Je visais l’étang, oui, il y avait un étang là où il y a maintenant ces roses qui vous inspirent paraît-il quelques rêveries bucoliques. La mère de Rust joue aux allemands sa grande scène de l’acte 4. C’était une remarquable tragédienne. Les policiers l’ont abandonnée au sol, en larmes et en bas à varices et m’ont amené à la Kommandantur subir un rapide passage à tabac.

Mes dents que je vous montre là, mais regardez quand même un peu devant vous, sont fausses. Ils me disent qui m’a dénoncé.

L’un de ces policiers sentait très fort une certaine saucisse allemande.

Puis ils me lâchent dans la nature et, bien entendu, qu’est-ce que je fais, jeune imprudent ? Je cours chez mon ami de l’A.S. avec l’intention de lui faire quelques reproches mérités. Je suis en fait tombé dans un piège. La gestapo qui manquait de preuve à mon sujet, a intercepté notre échange et je me suis retrouvé avenue de la Couronne, où s’organisaient les départs pour l’Allemagne. J’allais être déporté dans un des tout derniers convois au départ de la Belgique.

Qui ont d’ailleurs flambé en route sous les bombes amicales de nos alliés.

Sans votre Clovis.

Pourquoi est-ce que je vous raconte cette anecdote légère ?

Ma foi, ce n’est pas sans rapport avec Rust et l’embarras où je me trouve souvent à son occasion. Cette anecdote va vous montrer à quel point je suis un homme de ressources et, néanmoins, je m’en ouvre à vous, vous m’aiderez peut-être à comprendre pourquoi, quand il s’agit de lui, je ne suis plus le même homme, je n’ai plus le même esprit de décision et la même créativité qui furent les miens, avenue de la Couronne par exemple. J’ai toujours été quelqu’un qui, en cas de mauvais pas, se demandait non pas s’il allait s’en sortir, mais bien comment ? Que je m’en sorte n’a jamais fait pour moi aucun doute, la seule question, et celle-là n’éveille pas l’angoisse mais plutôt la curiosité, c’est : de quelle manière vais-je une fois de plus y arriver ?

D’entrée dans le bâtiment, d’où j’étais censé ne plus sortir qu’en camion destination l’Allemagne, je me suis posé, avec confiance, la même question :

Annie, vous vous plaisez quelquefois à résoudre des énigmes ?

Alors le labyrinthe chez Meli à Adinkerke, voilà un but pour notre prochaine sortie éducative.

Vous vous débrouillez de mieux en mieux en automobile. Grâce à quoi nous voila vous et moi sur les routes, il est vrai toujours assez près d’un accident frontal, mais en tous cas toujours assez loin de mon fils.

Je ne saurai jamais assez vous exprimer ma reconnaissance. Je serai, j’espère que vous me comprendrez, un peu triste de votre départ mais soulagé du sien quand vous l’emmènerez avec vous.

Mais il est temps, il est grand temps, que je souffle un peu et que je récupère madame Rhubarbe. Parce que lui, Madame Stella, excusez- moi : Annie, et excusez-moi de nouveau, mais mon fils fait sieste sur sieste, c’est-à-dire parties de jambes en l’air sur parties de jambes en l’air, tandis que moi … Or, ma vie n’est pas finie, ma vie affective, si vous voyez ce que je veux dire et en tout bien tout honneur.

Bref, revenons à mon histoire avec ces braves allemands. Quand je me pose la question : comment vais-je me débrouiller, je dois avoir dans les yeux une expression d’un charme particulier. Je ne suis pas sans avoir expérimenté, bien des fois, que c’est dans ces moments qu’une dame va devenir particulièrement sensible à ma présence.

Me voilà donc dans une sorte de prison. Il y a là une dame dans un couloir. Nous sommes plusieurs à marcher en rang. Nous croisons la dame, son regard survole cette chair mâle anonyme. Arrivé à sa hauteur, je la regarde, elle me regarde, elle crie quelque chose en allemand.

C’était une maîtresse femme, Annie, elle vous aurait fait penser à une Walkyrie aussi.

L’officier qui nous emmène vers nos cellules, nous fait stopper : HALT !

Il s’approche vivement de la dame, claquement de bottes, salut hitlérien, échange guttural.

Ils se tournent tous deux vers le rang, elle me désigne, il me fait sortir du rang. Claquement de bottes, salut hitlérien et le rang de nouveau en marche.

Sans votre Clovis.

Chère Annie, je vois que trois grands centres d’intérêts ont toujours été présents dans ma vie : la chair, la bonne chère, et je ne sais trop pour- quoi, aider les autres. Or, or ! Figurez-vous que j’étais le soir même l’amant de Frau Wüpstein, une solide teutonne, une vraie Walkyrie aussi.

Et voilà pour la chair !

Frau Wüpstein dirigeait la cuisine de la caserne. Je fus commis à y travailler sous ses ordres.

Et voilà pour la bonne chère !

Comme Frau Wüpstein n’avait pas trouvé de stratégie pour me garder toute la nuit, je rejoignais mes compagnons de captivité, chargé sous ma chemise de rouleaux de boudins, nourriture un peu lourde mais succulente, de bouteilles de vin et d’alcool et nous festoyions fort avant dans la nuit. Comme j’étais, pour diverses raisons, d’humeur très enjouée, je les distrayais avec quelques grivoiseries.

Je poussais même quelques mélodies, dont la Chanson des blés d’or.

Il chante :

« Mignonne, allons à la nuit close

Rêver aux chansons

Pendant que des parfums de roses

Viendront embaumer nos vingt ans !

Aimons sur les rameaux superbes

Car la nature aura toujours

Du soleil pour dorer les gerbes

Et des roses pour nos amours… »

Vous connaissez ?

Non.

Non ?

Non.

Je leur remontais le moral, je leur rendais espoir :

Et voilà pour mon besoin d’aider les autres !

J’ai dit à Nœud Pap que je n’aimais pas les roses, que j’aimais les épines. J’ai failli lui dire aussi tu pourrais pas vieux con la boucler un peu mais je me suis pas sentie lui dire ça, même s’il était gentil,

Je l’aimais bien, c’est moi qui l’ai bouclée. Je pense que je sais bien faire ça, la boucler, grâce à mon grand père qui me disait souvent :

Ouvre tes petites jambes et ferme ta grande gueule.

Une bonne éducation ça se perd pas, ça s’évacue pas comme un vent, ça se pète pas comme une caisse.

Nœud Pap a repris :

De plus, j’ai pu intercéder auprès de Frau Wüpstein pour plusieurs de mes compatriotes et elle les a sauvés d’une mort certaine.

Bien des années plus tard, il en venait encore ici à la maison pour me remercier de leur avoir sauver la vie. Ils sont, pour la plupart, morts depuis, on n’obtient jamais que des sursis.

Frau Wüpstein a aussi obtenu pour mon petit Rust une permission qui a étonné bien du monde.

Sur le trottoir en face de la caserne où nous étions reclus, nos familles se massaient l’après-midi pour nous apercevoir aux fenêtres, échanger des cris, des baisers de la main, laisser suggérer de loin, de part et d’autre, nos envies de nous prendre dans les bras.

Grâce à Frau Wüpstein, je communiquais par téléphone avec la mère de Rust et aussi avec une autre

charmante personne. Soit ! J’ai dit à ma femme d’amener mon fils avec elle sur le trottoir et de ne pas s’effrayer de la suite. Quand je les ai vus arriver, il pouvait être quinze heures. La foule, sur le trottoir, était particulièrement dense et agitée. J’ai appelé Frau Wüpstein, je lui ai montré ma femme qui portait un chapeau qu’on ne pouvait pas rater et Rust qui ressemblait de loin à une fille avec ses longs cheveux blonds. Vous avez vu ce qu’il en reste !

Enfin !

Frau Wüpstein a fait appeler un soldat. Quelques minutes plus tard mon gros petit garçon était dans mes bras, je le présentais à toute la cuisine. Tout le monde caressait sa tête bouclée pendant que je le serrais contre moi, que je le couvrais de baisers. Il me semblait que je ne l’avais plus vu depuis des années. Qu’est-ce que je l’aimais !

Lui riait, disait que je piquais ses joues. Frau Wüpstein l’a beaucoup embrassé aussi, Rust lui rappelait sa petite fille en Allemagne, lui a bourré les poches de chocolat, et lui a dit dans un français que je savais bien qu’elle avait appris pour la circonstance, que Papa serait bientôt à la maison avec son petit garçon, qu’il n’irait pas en Allemagne  et qu’il pouvait dire à Maman qu’elle ne ferait plus le trottoir longtemps.

Le trottoir en face de la prison.

Et encore un gros bâton de chocolat.

Quand à la Libération, Frau Wüpstein a comparu au tribunal, je suis allé témoigner pour elle. Nous nous sommes fait de gentils signes. Elle avait perdu quelques kilos mais c’était encore une très belle forte personne. J’ai fait ce que j’ai pu. Et même un peu plus.

La mère de Rust m’en a voulu : ce n’était tout de même qu’une Allemande !

Malgré tous mes efforts, je n’ai pu obtenir la réduction de peine que j’espérais. Il faut dire que Frau Wüpstein ne s’était pas conduite avec tout le monde comme avec moi.

Une histoire de chiens lancés par elle sur des prisonniers qui n’avaient déjà que les os, et on sait à quel point les chiens aiment les os, a pesé lourd dans la balance. Je me rappellerai toujours le regard que cette femme a posé sur moi depuis le moment du verdict jusqu’à ce qu’elle ait disparu, menottes aux poings. Elle avait un sourire que j’ai reçu comme un cri. Elle m’a même demandé, quoi qu’elle ait fait par ailleurs, de me rappeler ce qu’elle avait montré d’elle avec moi, avec mon fils, Il parait qu’elle a eu la langue bien pendue même quand la corde lui a pendu le reste.

Oui Madame Stella, elle survivra comme une femme capable de bonté, longtemps après sa pendaison, ne fût-ce que dans le cœur d’un seul homme, d’un amant de guerre, d’un charmeur sur le déclin.

Nous avions dépassé Mons. Un camionneur m’a fait le geste de la pipe, je lui ai fait celui du bras dans le derche, Nœud Pap a attrapé le volant de justesse.

Ta meilleure amie, Annie.

Fin de la lettre 3.

 

 

 

Lettre  4

Jeune écrivain cherche dactylo

 

Ma chère Julie,

Je sais bien que quelque chose va m’arriver. La merde a déjà pris son envol, mais je sais pas encore de quel côté je vais me la ramasser, si c’est du côté du torticolis ou du côté des caries. Je suis à un tournant de ma vie et je me souviens pas qu’elle ait jamais tourné du bon côté !

 Quand j’ai rien à faire, je scrute l’horizon : Sœur Anne ne vois-tu rien venir ?

Et le fait que je vois rien, m’inquiète beaucoup.  C’est qu’alors la merde est loin et plus elle part de loin, plus elle a de l’élan et plus sa masse fait mal quand elle s’écrase sur toi.

À part avec Juju l’accordéoniste qui a été le premier à me maquer quand je suis arrivée de mon pensionnat de Sainte Marie des Dunes d’où je m’étais échappée pour mon bien, j’avais encore jamais été employée à temps aussi plein. Entre le père Noeud Pap qui parle tout le temps et le fils bûcheron qui pleure beaucoup, il me déplairait pas d’avoir, de temps en temps, une situation à temps partiel.

Après avoir appris à conduire sur la voiture à Clovis, j’apprends maintenant sur celle de Rust. Le véritable motif, pour pas dire le véritable moteur de tous ces apprentissages, c’est que j’emmène le fils en vacances pour que le père et Poupoune Rhubarbe puissent un peu rattraper le temps perdu.  Temps qu’ils ont moins devant que derrière vu leur âge. Des hommes comme Noeud Pap ont pas fait la guerre avec Frau Wüpstein dans l’armée secrète pour profiter ensuite de rien d’autre que d’abstinence.

J’emporte de plus en plus souvent le fils pour m’entraîner aux vacances sur de courts trajets sans talus, entre autres en ville où il y a des trottoirs où par chance y a parfois personne. Mon Mumu mulâtre fait un peu de prison et il n’y pas de risque pour le moment d’être cloué sur la porte du «Joyeux Scandinave ». Ce qui permet à Rust de faire la sieste ailleurs qu’à la maison, par exemple au domicile des filles dont il va être curieux avant les trois coups. Malgré que je le gélule, le pilule, le comprime, il a toujours pas besoin de prothèse  pour sa trique. Tout au moins quand il s’agit des autres, quand il s’agit pas de moi.

Par contre, il a parfois besoin d’une canne.

Ma chère Julie, j’ai toujours été une conne, mais maintenant j’ai le plaisir et l’honneur, comme dirait Noeud Pap, de t’annoncer que je suis aussi une canne. Il s’appuie sur moi, nous faisons équipe, l’aveugle et le paralytique.  Lui peut plus arriver seul nulle part. Quand il est pas en train de chercher dans le derrière de quelqu’un ce qu’il a perdu dans le derrière de quelqu’un d’autre, il passe du temps à noircir des feuilles avec des espèces de strophes qui n’ont ni queue, ni tête. Elles sont d’autant plus illisibles que de temps à autre il verse des larmes et où du vin dessus. Et ce que j’aurais pu commencer à saisir me file entre les doigts comme un lézard.

Mais un lézard au moins te laisse sa queue !

C’est moi qui ai eu l’idée de l’annonce pour qu’il soit jamais seul pendant sa sieste :

« Jeune écrivain cherche dactylo ».

Noeud Pap m’a dit que c’était une bonne idée, mais que nous allions avoir à faire un tri considérable entre les dactylos, celles qui allaient faire vraiment de la dactylographie, et celles qui allaient vraiment servir à quelque chose, c’est-à-dire faire la sieste avec Rust.

Car, il va encore y avoir surpopulation et que va encore penser Poupoune Rhubarbe ?

D’où l’idée de la nouvelle annonce que nous avons fait paraître :

« Jeune écrivain cherche dactylo pour accompagner voyage ».

Car ainsi, chère Annie, puisque vous avez l’humanité — regard en biais sur la poitrine de chère Annie — de le supporter, le tri se fait à la source. Il y a quelque chance qu’une femme, prête à partir en voyage, est libre d’une quelconque fade relation sentimentale. De surcroît, si elle est prête à partir avec un inconnu pour une destination indéterminée, nous pouvons émettre l’hypothèse qu’elle a un certain goût du risque, voire du péril, ce qui peut s’avérer utile lorsqu’on s’aventure quelque part avec quelqu’un comme mon fils.

Un autre avantage du tri à la source est d’éviter un nouveau malentendu avec Poupoune Rhubarbe qui est devenue, à l’occasion des derniers événements -  nous avons tous notre talon d’Achille – un peu susceptible. Elle commençait juste à abaisser un peu le pont-levis de son château fort et à permettre à son troubadour de lui tourner quelques quatrains !

Le tri à la source se fait surtout par téléphone et c’est le père qui trie, en Noeud Pap, peignoir de soie, une main sur le front. Il se présente, la plupart du temps, comme le père du jeune écrivain, ce qui passe assez bien. Mais quelquefois, en général après une dispute avec Poupoune, il confuse un peu et se présente comme le fils de l’écrivain.

Alors l’autre connasse, au bout du fil, se demande un petit peu où elle a mis les pieds. Cela donne des trucs comme ça :

Noeud Pap. :

 Je vous demande pardon, Madame ou Mademoiselle ? Bien, je vous demande pardon Mademoiselle. Vous me demandez l’âge de mon père qui se présente comme un jeune écrivain sur votre annonce ? Je vous suis reconnaissant de l’intérêt que vous portez à ma famille, mais ce qui importe pour moi, dans l’immédiat, c’est que vous nous disiez clairement si vous souhaitez vraiment partir avec l’écrivain de l’annonce qui vous fit rebondir.

Nous, c’est à dire madame Stella et moi-même, ainsi que notre fils Rust, tenons beaucoup à cette précision.

De même d’ailleurs que Poupoune Rhubarbe dont je tairai le nom par déférence pour son mari dont nous n’avons qu’à nous louer.

Comment ?

Votre décision dépend de l’âge de mon père ?

J’avoue ne pas encore tout à fait saisir le lien que vous faites entre l’âge de mon père et le voyage avec notre fils Rust, voyage culturel, je dirais même thématique, dont, duquel vous pourrez j’en suis sûr, tirer des satisfactions, n’ayons pas peur des mots, assez inattendues.

Comment, je vous ai dit que l’écrivain était mon père ?

Je vous prie de m’excuser, je vis à cause de lui avec ma fiancée Poupoune une situation qui n’est pas toujours empreinte de facilité.

Ma chère Julie, j’ai quelquefois l’impression que Noeud Pap s’en va de temps en temps du cigare.

Quelquefois, je suis la seule disponible pour le téléphone dans la maison du bonheur. Et il est déjà arrivé que la gonzesse nous demande à qui elle a l’honneur. Je réponds selon comment je me sens que je suis la conne, la canne ou le chauffeur. L’autre jour, à la dernière qui a mordu à l’hameçon, je lui fais le coup de la conne, de la canne et du chauffeur et là, l’autre s’est mise à coller ensemble les morceaux de ma voix.

Julie, tu sais qui c’était l’autre… je te le donne en mille : Eczéma !  A mon avis, elle a toujours vu de plus près une paire de couilles qu’une machine à écrire et j’ai pas envie que mon bûcheron se tape ce tas de croûtes. On sait jamais ce que l’homme qu’on aime peut trouver avec sa lampe de poche dans l’obscurité du derrière de vos amies. J’ai fortement déconseillé à Eczéma d’accompagner le jeune écrivain en voyage.

Même si le voyage sera pas une embrouille genre Marseille où elle s’est fait maquer par ton cousin Pablo la guapa. Même s’il est vrai que je serai le chauffeur du jeune écrivain et que j’ai appris à gérer en cas d’abattage, de delirium et même d’addition des deux.

Vraiment Eczéma, je lui ai dit, je te déconseille de venir, je te conseille de pas venir. Bref, viens pas !

En attendant les vacances, je continue mon temps plein. Larose, le marin, le peintre t’a sans doute raconté. Il t’aura dit qu’on m’a vue de faction dans le quartier, au volant de la vieille Volvo. Que Rust était bourré avec une yé-yé, un rendez-vous que je lui avais arrangé chez Oscar au Welcome à côté de ta Gueule de bois. Il s’est mis à pleuvoir. Alors, j’ai pris sur le siège arrière une veste imperméable et je l’ai portée au bistro où était Rust. Dans la fumée, le brouhaha, les sarcasmes, j’ai accroché la veste près de l’entrée pour qu’en sortant Rust soit pas mouillé. Et sans dire un mot, sans prendre un verre, je suis retournée l’attendre dans la voiture.

Alors qu’est-ce qu’il a ce mec Annie Stella pour que tu en arrives là ?

Ce mec, il a qu’il est dévasté brunâtre comme la plage sous l’averse quand la mer s’est tirée avec les derniers micas de la lune. J’ai jamais connu personne capable de hurler dans ton ventre une telle solitude et une telle tristesse. Les quelques traces de crabes que j’arrive à déchiffrer dans ce qu’il oublie sur un carton de bistro : toujours quelque chose qui tourne pas rond, qui tourne en rond et qui arrive à rien.

À part à ceci : qu’on l’ampute tout le temps sans jamais l’avoir endormi !

Je demande pardon pour lui. Je ne sais pas de quoi mais je demande pardon quand même. Des fois, il a l’air qu’il pourra jamais s’arrêter de morfler. Il paraît que certains cloués sur la croix, rendus fous par la piqûre des taons sur leur sexe, sur leurs plaies et dans les trous de leurs yeux déjà becquetés par les autres bestioles, font tout à coup l’expérience d’une douleur plus intense encore, comme une deuxième marée qui écrase la première. La surprise est si forte,  ils croyaient pas qu’il y avait moyen d’avoir encore plus mal, qu’il y a comme une suspension, un répit, un trou dans la douleur.

Moi, si j’arrive à lui créer un de ces trous, je regrette plus d’avoir quitté mon littoral, mes plies, mes crevettes. Je postule pour rester, conduire, supporter, couvrir, donner le sein, le vin, un rein, donner la veste pour la pluie, mon ridicule et mon épaule pour pas qu’il tombe. Mais mon Dieu, que j’ai prié avec sans succès dans mon enfance, exaucez maintenant que quand il baise, il ne regarde pas trop près, qu’il ne découvre pas tout à coup, au derrière d’une autre, ce que j’ai pas pu offrir avec le mien. Et que de derrières vides en derrières vides, sa vie passe au goulot du sein d’Annie.

C’est vrai, Julie, que je viens en ville et que je viens pas te voir, j’espère que tu me pardonnes. J’ai peur de me planter dans les bistros où je suis connue. Rust a besoin de moi, il sait pas toujours où il est, il sait pas toujours comment y s’appelle. Si je perds les pédales, il faut pas compter sur lui pour les trouver. Déjà que pour celles de sa voiture, il m’a demandé comment je faisais pour savoir laquelle servait à quoi. Il croit que le guidon se mouve de haut en bas comme dans les vieux avions. En fait mes comprimés, mes gélules, mes pilules, l’aident à croire à toutes sortes de choses, même quelquefois à ce que l’autre, son grand amour, Main Coupée, va revenir.

Je lui dis :

Tu sais Rust, une amie de ma mère, son mec, elle l’avait plus vu depuis 12 ans. Un bateau de pêche a sombré corps et biens, quelques ivrognes pour les corps, quelques crevettes pour les biens.

Elle allait tous les jours, par tous les temps scruter l’horizon. Elle se demandait par où elle allait voir glisser le bateau vers elle, si c’était du côté des nuages à droite ou des nuages à gauche. Moi je suis pas comme les autres, elle disait, moi on m’ôtera pas de la tête qu’un jour il reviendra, il faut jamais désespérer. À force, un jour, elle a vu le bateau arriver. Beaucoup plus grand et plus beau que quand il était parti. Et tout illuminé avec des lampions et de la musique. Et son mari, campé sur la proue, plus grand et plus beau aussi, qui lui envoyait des baisers, alors qu’elle avait jamais pris que des baffes. Elle avait bien raison, il faut jamais désespérer.

Il a jeté l’ancre sur la plage, tout l’équipage est descendu, son mari en tête. Elle a entendu sa voix qui lui criait : Mon amour, mon amour ! Il y avait aussi deux marins en tablier blanc qui accouraient

avec un brancard. Ils ont mis l’amie de ma mère dessus. J’ai été la voir à l’hôpital psychiatrique où ma mère lui filait de l’Advocaat en cachette. C’est un alcool hollandais avec des oeufs et du sucre qui

donne des forces et toujours plus d’espoir et son mari lui a tenu la main jusqu’à sa mort.

Qu’est-ce que tu veux dire là Annie m’a dit Rust.

Rien, mon amour.

Je n’aime pas quand tu m’appelles mon amour.

Tu imagines une autre connasse genre « dactylo  pour accompagner voyage »  se taper le voyage avec ce jeune écrivain-là ?

A la bonne heure, ma poule, je t’attends juste dans la zone quand les fauves sont lâchés et que tu les prends dans les viscères et que ta maman t’avait rien expliqué. Moi Julie, je suis amoureuse et tant qu’on me cramera pas les os, je tiendrai le siège quitte à bouffer ses crotales à Rust. Tu vas être surprise quand tu vas me voir, à ne plus me reconnaître tellement j’ai maigri et tellement j’ai changé de dents aussi. Je viendrai bien un jour ou l’autre me prendre une tanne avec toi et te montrer mes nouvelles touches toutes blanches. Mais pour le moment, il a trop besoin de moi pour les pédales.  Car il les trouve plus tout seul.

Faut que je t’explique pour mes touches. Je t'ai dit qu’il s’en sort pas avec la voiture.  Je faisais donc chauffeur au retour de la nuit avec l’histoire de la veste pour la pluie au Welcome.  Tout d'un coup j'ai été prise d'un immense besoin de tendresse. Sur la chaussée d’Alsemberg, à hauteur de l’Altitude Cent, je suis montée sur un trottoir, j’ai arrêté le moteur, je me suis couchée en travers de ses grosses cuisses et je lui ai demandé un baiser sur la bouche. Comme y avait que des spasmes et rien genre baiser, j’ai ajouté que tant que je l’aurais pas eu, le baiser, nous resterions là. Je lui ai rappelé qu’il pouvait pas conduire et qu’il allait être bientôt en manque d'alcool ou de médocs. Alors il m’a dit qu’il pouvait pas, qu’il pouvait pas m’embrasser et que c’était à cause de mes dents. Qu’en effet, un baiser sur la bouche c’était pas la mer à boire mais que voilà mes dents lui rappelaient quelqu’un qui… quelqu’un que… Qu’en tous cas, il pouvait pas, c’était plus fort que lui et je serais bien d’accord avec lui si je savais de qui il s’agissait.  Une vieille tante, j'ai fini par savoir.

Quelques jours plus tard, grâce à l’aide financière de Noeud Pap et grâce à ma résistance bien connue à la douleur, ma mère l’avait déjà constatée quand elle me faisait des piqûres, qu’elle trouvait pas la place tout de suite et que je rigolais, je me suis fait remplacer d’un coup tout le sourire. Celui dans d’en haut et celui d’en bas. Je te filerai le truc. En Hollande, ils sont plus larges d’esprit et plus rapides, comme pour les I.V.G. et sans les aiguilles à tricoter de Larose.

Quand je suis revenue avec mes nouvelles touches, Noeud Pap m’a prise dans ses bras, il avait l’air ému. Malgré la présence de Poupoune Rhubarbe. Je crois qu’elle a compris que je suis pas là pour le père mais bien, ou mal, pour le fils. Je suis allée au jardin. Le fils était allongé au sol dans les fleurs jaunes et rouges des rosiers. Des pétales étaient tombés autour de ses bouteilles vides et il cuvait, la casquette en velours à Johnny Larose sur les yeux. Je l’ai appelé doucement, je lui ai touché la main. J’ai pas eu l’impression de la lui toucher d’une façon particulière or il s’est redressé, les yeux écarquillés, comme quelqu’un qui vient de loin et qui sait plus d’où :

Oh merde, c’est toi Annie, je rêvais d’elle.

Regarde je lui ai dit. Je souriais de haut en bas.

Regarder quoi ?

Regarder moi.

Si tu crois que c’est ce que j'ai le plus envie de voir quand je me réveille... Il a tâté autour de lui et il a trouvé que des bouteilles vides. Il y avait déjà un certain temps que monsieur avait lâché notre contrat et que j’étais toute seule à rien boire avant sept heures du soir.  Je suis allée lui chercher une bouteille de Rioja. Il a vidé la bouteille assis au milieu des roses, moi j’étais à genoux à côté de lui. Le soleil descendait et frappait la façade de la vieille maison entre les ombres des arbres. Il a posé la main sur ma cuisse et il m’a dit qu’aucune « dactylo pour accompagner voyage » ne l’accompagnerait nulle part. Je me taisais, je respirais pas, je me tordais un peu les mains. Il a dit, j’avais les épaules dans les genoux, que c’était avec moi qu’il voulait partir en vacances.

Et qu’est-ce que tu as encore fait à ta gueule, ça t’a toute défigurée, t’étais moins moche avant.

Je suis allée lui chercher une autre bouteille, il a bu la moitié et il a continué.

Nous allions aller chercher Main Coupée ensemble, aux Baux de Provence, là où il avait l’habitude d’aller avec elle. Avec mon aide nous allions la trouver, vivre sans elle n’était plus possible.

Et en attendant de retrouver Main Coupée, on trouverait son ami à Rust, Rafael Vargas, un gitan, un type qui lui a fait, à part Main Coupée plus de bien que qui que ce soit au monde.

Merci.

Un mec du Guadalquivir, un gitan, il chante et il vend de la came. Rust sait où le trouver, aux Baux de Provence.  Après toute une nuit de picole, un ami lui a écrasé la tête à Rafael dans un terrain vague.

De profil. A coups de talons. Laissé pour mort, il a été ramassé, réparé à l’hôpital d'Arles de Van Gogh. Il en est sorti avec une autre tête et de nouveaux sons dans les oreilles. Comme Caruso, il entend des harmoniques plus aiguës et il les reproduit quand il chante. Rafael a la grâce, Annie, y sait te faire décoller à cheval sur son poisson d’argent, y connaît la fusée d’écailles pour aller exploser le moût de la tristesse et de l’ennui en amont de la coulée de merde où y a Dieu et sans t’avoir jamais trouvé jolie, je préférais quand même encore comme tu étais avant. Est-ce que tu dois encore te faire opérer de quelque chose ? Sinon, nous partons dans les heures qui viennent.

Téléphone.

Ma chère Julie, je me suis payé une dernière dactylo et je n’ai, pendant tout ce temps-là, pas senti mes gencives en feu et voilà ce que je lui ai dit :

C’est pas la peine de cirer les poils de ton cul, pétasse, pour te taper le jeune écrivain. T’as qu’à te taper ta machine à écrire. C’est moi qui me l’emmène, il a choisi la classe. Je rentre de Hollande avec un sourire tout neuf, au dessus et en dessous, je descends en Provence en Volvo ma chère et avec l’approbation de Noeud Pap et la bénédiction de Poupoune Rhubarbe. C’est pas la faute à Annie

Klettenklap, petite fille du grand Klettenklap héros de 14/18, appelée aussi Stella Rodenbach Bulles d’Or, si vous avez pas été à la hauteur. Il y a quelques bricoles qu’il faut être capable de déguster pour avoir le droit de donner le sein à un astronaute qui décolle à cheval en poisson d’argent grâce à tête plate et à l’oreille de Caruso au-delà de l’origine divine de la coulée de la merde. Il vous offrira peut-être à vous ou à une autre, une sieste à notre retour. Une sieste où y aura qu'un coup.  D’ici là, je vous demande pardon et je vous mets le bras au derche jusqu’à la luette. Restez pénarde au chômedu, tapez-vous votre machine, pouvez vous la bouffer aussi, et si vous vous faites mal aux touches, je connais une adresse où on vous les remplace, où c’est rapide où c’est pas cher et où ça sert à rien. Vu que votre sourire fait partie des choses que vous pouvez vous accrocher avec le reste. Mais on cause, on cause. Vous avez peut-être rien d’autre à branler qu’à rêver d’un jeune écrivain mais moi, vous m’excuserez, c’est moi, connasse, qui accompagne voyage et je dois faire sa valise sans emmener la casquette à Larose, vous savez, le marin anglais le peintre en bâtiment qui a de la couleur sur ses lunettes mais qui s’en fout car y voit même pas jusqu’à ses verres. Elle est en velours sa casquette et nous allons, sourire dessus sourire dessous, sous le soleil exactement où le velours c’est trop chaud et où personne vous invite à montrer votre tronche.

Point d’exclamation, fermez les guillemets et les parenthèses et tout le monde en Volvo. 

Que moi je conduis.  Pas vous.

Ta meilleure amie. Annie.

Fin de la lettre 4

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lettre 5

Le pot de chambre à grandes fleurs mauves

 

 

Ma chère Julie,

Nous ne sommes pas encore tout à fait en route. Avant notre départ Rust a tenu à pleurer un peu plus longtemps que d’habitude à travers la maison d’où Main Coupée était partie, pour le cas où on aurait oublié la fuite de cette regrettée merveille, et Noeud Pap m’a prise sous le bras et serrée contre lui et emmenée sur le mince sentier entre les roses.

Ma chère Annie, maintenant que mon fils va quitter la maison, je me sens comme après l’incinération de ma sœur Turlute. Tant que j’avais des problèmes à régler, je disposais d’une énergie à toute épreuve. Maintenant que sainte madame Annie Stella vous me faites la grâce de me soulager des turbulences de Rust, de ses conquêtes, de ses abattages, de ses hurlements, je suis vidé.

Je ne comprends pas encore très bien ce qui m’est arrivé.

Je vois encore, comme si c’était hier, mon gros petit Rust sauter sur mes genoux, apprendre à rouler sur son vélo rouge avec de gros pneus et de petites roues latérales. Il était si mignon. Je le vois habillé en costume marin avec son chapeau sur lequel on voyait Mercator en lettres dorées et un sifflet en bois pendu à son cou par une cordelette tressée. Il sifflait très peu dedans pour éviter de déranger sa maman.  Qui était, comment dire, un peu sévère. Jusqu’à la mort de la dite maman dans des circonstances particulières où Rust pourrait bien avoir mis la main - mais nous n’en parlons jamais - tout me semble s’être très bien passé. Rust et moi avons très bien supporté la disparition de- Dieu ait son âme – mon épouse.  Elle était spéciale, d’une exigence redoutable. Son départ nous a permis de souffler un peu et j’allais chercher mon fils tous les mardis après-midi au Collège Saint Pierre pour l’emmener manger une glace chez Ottoye, à Uccle, rue du Doyenné. Il réclamait toujours une dame blanche, ce n’est que par la suite qu’il a marqué de l’appétit pour les dames de couleur. 

Je vous prie de m’excuser si par maladresse je blesse votre sensibilité déjà si, déjà tant.  Nous avons bien vécu, lui et moi, jusqu’à l’arrivée de ma seconde femme avec qui Rust n’a pas eu beaucoup plus de facilité qu’avec l’autre. Ma première femme avait une certaine tendance à regarder le monde de haut. Beaucoup de gens avaient peur d’elle. J’étais un des seuls à savoir à quel point son cœur était fragile, je veux parler de l’organe, elle en était d’ailleurs malade, je devais la porter dans les escaliers et je me demande toujours comment elle faisait quand j’étais absent.  Car je m’absentais aussi souvent que possible, cependant que Rust subissait sa surveillance étroite et qu’il n’avait pas l’occasion, de ce fait, de rigoler tous les jours. 

On ne dit pas de vilains mots, on ne se bat pas avec ses camarades, deux heures de piano par-ci, quatre heures d’étude par-là, si tu vomis ta soupe aux poireaux ce soir tu la mangeras demain matin, si tu as ta soupe aux poireaux ce soir tu la mangeras demain matin, si tu as pu avoir 50/50 sur ton bulletin la semaine passée il n’y a pas de raison pour que tu me ramènes un 49. Etc.…

Un soir elle avait tellement hurlé sur lui à propos, je crois, encore une fois d’une histoire de soupe aux poireaux, que Rust avait fait dans son lit.  Dieu soit loué, charmante madame Annie, pas sa grande !  Alors, dans un grand transport pédagogique, ma tendre femme prit une décision extrême. Tous les fidèles de la Grand’ messe du dimanche suivant, virent arriver au saint office, notre petit Rust en costume marin avec son pot de chambre à la place de son sifflet. Ce pot était en porcelaine, très joliment décoré de grandes fleurs mauves et attaché à son cou à l’aide de son écharpe en tissu écossais.  Moi, j’avais vite pris l’habitude de ne me mêler de rien.  Ma femme était intelligente, elle aurait dû être professeur.  Elle avait son idée sur la manière d’élever un enfant, ce qui était déjà une idée de plus que moi qui n’en avais aucune.  Je ne sais pas si Rust avait aussi peur d’elle que moi ou s’il l’aimait et s’il avait envie de lui faire plaisir.

En tous cas, tant qu’elle a vécu, il s’est toujours arrangé pour être premier de classe, or dès sa mort, il n’a plus rien foutu. Il a commencé à boire un petit verre par ci par là et à me déborder par des attitudes qui m’ont amené, il était encore adolescent, non seulement à l'amener voir un psychiatre mais aussi, mais surtout à appeler la gendarmerie.  C’est à cette époque, que j’ai consommé toute la digitaline qui restait dans la pharmacie du temps de ma défunte femme.

Je ne sais pas si c’est bon, mais on ne sait jamais.

Vous n’êtes pas sans savoir, chère madame Stella, qu’à cause des attitudes de Rust, madame Rhubarbe n’a plus souhaité me voir, elle ne veut pas croire que, je la cite, ces femelles en rut, ces créatures libidineuses, vulgaires, vénales et souvent africaines ne viennent, vu leur nombre, que pour mon fils.  Elle prétend qu’on se les partage.  Avez-vous chère Annie assisté à une telle ignominie ?

Grâce à votre départ pour les Baux à mille kilomètres n’est-il pas ? C’est bien, c’est bien ! J’ai bon espoir que tout rentre dans l’ordre.

Vous n’allez pas me croire mais son mari, le mari de Poupoune me manque.  Ainsi que leur fille et leur fils.  Je dois reconnaître qu’il circule chez eux, malgré les odeurs et diverses pathologies, un climat de sécurité qu’il n’y a jamais chez moi.

J’ai beaucoup de plaisir à découper dans des calendriers suisses des photos de paysages sous la neige et à les mettre sous verres pour les leur offrir.  En effet, Rust a pris l’habitude de les faire tomber par inadvertance au fur et à mesure que je les accroche à nos murs.  Je suis reconnaissant à monsieur et madame Rhubarbe de me permettre d’en décorer les leurs.  Quand il n’y aura plus de place dans leur cage d’escaliers, je décorerai leur chambre puis celles des enfants.

Je me charge bien entendu des frais du verre, de la bande adhésive et du choix de chaque emplacement.

Je serais heureux, dès que notre litige sera réglé, de reprendre ma place à leur table.

J’aime les entendre se taire pendant que je parle et cesser de raconter n’importe quoi pendant que je m’endors après le repas.

Est-il possible qu’un léger malentendu mette fin à des moments aussi agréables ?

Maintenant que je n’ai plus à m’occuper de Rust et compagnie, plus rien ne m’empêche de venir manger ma soupe aux légumes frais tous les jours chez eux. Je ne peux malheureusement préciser ni le jour, ni l’heure, vu que la vie politique va reprendre son cours normal, interrompue pendant la durée du dérangement de Rust suite à la fuite de vous savez qui.  Je ne souhaite pas qu’elle, Main Coupée, revienne, à vrai dire j’aimerais tellement que ce soit vous qui reveniez avec lui.  En même temps, j’ai bien peur que s’il ne la retrouve pas, il ne continue à aller de dérangement en dérangement et que nous n’ayons encore de magnifiques journées en perspective.

Me croirez-vous si je vous dis madame Stella que je vis dans l’angoisse, que ma tête ne

sait pas toujours où donner de la tête.  Que quand je suis seul dans mon lit je mords dans mon oreiller pour m’empêcher d’appeler Poupoune à deux heures du matin avec l’intention de lui demander de me faire une place à côté de son mari.

Je ne comprends pas pourquoi, alors que je me défendais bien en boxe et en savate, que j’ai été recordman de Belgique des 800 mètres, participé à 2 olympiades, traversé la guerre 40-45, comme vous savez, donné d’excellents cours de tango à une clientèle difficile, supporté la vie avec la mère de notre Rust, bref que j’ai toujours fait preuve d’une grande résistance physique et morale, je ne comprends pas pourquoi il faut que je vive, maintenant, terrorisé.  Par exemple, je suis en train de me demander si j’aurai jamais de bonnes nouvelles de vous.  Je crains, je prévois le pire. Que par exemple, madame Annie, au volant de la Volvo, Rust se jette brusquement sur vous pour sangloter sur votre magnifique poitrine.  Embardée ! Madame Stella meurt dans l’accident et Rust s’en sort indemne, sans une égratignure mais plus dément que jamais. Il rentre à la maison, me saisit dans ses bras, me broie le thorax avec affection et me tue d’une de mes propres côtes brisées dans le cœur.  Ou encore, il retrouve l’autre, vous voyez qui je veux dire, il la retrouve et vend madame Annie dans une maison close où elle meurt de maladie sexuellement transmissible.  Rust et l’autre s’installent de nouveau ici et je dois de nouveau faire attention à ce que je laisse traîner.  Parce que je ne l’ai jamais dit à Rust, il est tellement imprévisible, mais je suis certain que mes boutons de manchettes, c’est l’autre.  Et aussi le gant en pécari que je mettais à ma main, atteinte de Dupuytrein, lors des cérémonies officielles. Je ne suis plus le même qu’avant.

Est-ce que l’autre jour, je ne me surprends pas en train de faire sauter des tranches de fromage dans la poêle, comme si c’était des crêpes ?

Bref, je patine.

Moi qui n’avais jamais assez de rien, j’en ai de plus en plus assez de tout.

J’aimerais pouvoir vous dire des choses un peu chaleureuses mais j’ai froid, bien que nous soyons en août.  Je n’ai même pas envie d’aller à ma chorale ce soir, à mes chers «Artisans Réunis», je pense tout le temps à votre accident, à ma sœur Turlute qui brûle, aux Rhubarbe , surtout le mari, qui me manquent, à mon fils qui m’assassine avec affection.

La mère de Rust lui lisait quelques fois un livre qui s’appelait « Sans famille ».  Je les surprenais les larmes aux yeux à l’occasion de tel ou tel paragraphe douloureux.

Moi je commence à me demander si être sans famille n’est pas, au contraire, la clé du bonheur.

Où peut-on être mieux qu’au sein de sa famille ?  dit la chanson. J’aimerais bien voir, je vous prie de m’excuser, la gueule de son compositeur au sein de ma famille à moi.

Une île déserte au milieu du pacifique !  Oui, mais je crois mon fils capable de m’y rejoindre à la nage et de venir me casser les côtes sous mes cocotiers, sans l’assistance du moindre pompier sans frontière.

Vous voyez, ma chère, chère Annie où me mènent mes réflexions.  Je vous remercie de m’avoir écouté, ça m’a fait du bien, j’ai peur de ce que je suis capable de faire devant mon réchaud à gaz. Mon père est mort enfermé à l’asile et tout ce qu’on avait trouvé pour le calmer était de lui faire bêcher le parc, me conseilleriez-vous d’acheter cet outil.  Déjà ?

Je viendrai vous faire un petit pas de conduite derrière la voiture au moment de votre départ et puis je prendrai un Vesparax avec l’espoir de dormir quelques heures et de ne pas confondre ce léger somnifère avec les médications explosives de mon gros petit Rust.

 

Je l’aime bien ce vieux ma Julie, je resterais volontiers vivre avec lui ce qui lui reste de temps. Et lui éviter devant son réchaud de prendre ses tranches de fromage pour des crêpes. Mais j’ai une mission.

A force de le regarder faire au revoir dans mon rétroviseur, j’ai failli me prendre un talus et ça m’a beaucoup manqué de pas l’entendre crier poliment dans mon oreille.

Ta meilleure amie. Annie

 

Fin de la lettre 5

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lettre 6

Rafael le Gitan

 

Ma chère Julie,

Quand nous aurons un enfant ensemble, je lui raconterai mon voyage en crise de désintoxication avec son père Queue d'ours en Provence. La première fois que j’ai entendu parler de ce pays, ça a été grâce à ton cousin Pablo la Guapa. Il maquait Eczéma à l’abattage dans les chiottes construites pour les ouvriers d’un chantier Le Corbusier de la banlieue de Marseille. Il avait été arrêté pour proxénétisme et pour coups et blessures, car quand les ouvriers ne voulaient pas baiser sa fiancée, il leur éclatait la tronche.  Au tribunal, quand on lui a demandé ce qu’il faisait à Marseille, il avait répondu du tourisme.  Le tribunal avait rigolé, un tribunal ça rigole pas toujours, alors ils en avaient profité.

Juste avant d’être extradé en Belgique, il a pris le temps d’envoyer une photo de Marseille à Juju l’accordéoniste qui lui  me maquait à Bruxelles.  Pablo et Julien respectaient leur meuf de l’un à l’autre, sans doute car on était respectives, ce qui m’a permis d’échapper aux trente centimètres de Pablo la Guapa car je n’ai rien contre les queues qui font mal, mais je préfère celles qu’on peut mettre partout, y compris dans le derch. 

Ton cousin avait envoyé une carte de vue avec écrit « un bonjour de Provence,»  c’est comme ça que j’ai su comment c’était. On voyait un port et des bateaux sur la photo, mais ni ton cousin ni Eczéma, juste des gens sans connaissance que Julien et moi on connaissait pas.

Dès qu’ils auront un peu oublié Pablo et Eczéma, nous descendrons aussi en Provence, m’avait dit mon mec mac.

Et puis il avait sans doute oublié de sorte que j’ai jamais su comment c’était beau la Provence avant qu’avec Rust. C’est beau, mais c’est triste. Je me suis même dit que c’était peut-être pas la peine de tellement, dans cette vieille tire, descendre et monter de vitesses pour aller jusque là. Là, où en plus tout lui rappelle elle. Le bleu du ciel lui rappelle le bleu de ses yeux. Le rouge des rochers, la couleur

de son sang. Les fleurs jaunes sur les buissons, ses cheveux blonds.

Pour lui rappeler moi, malheureusement y a que moi.

Et de toute façon, la plupart du temps il préfère m’oublier.

Monsieur fait un pèlerinage. Nous passons beaucoup de temps à écluser du vin et à pleurer dans les endroits où monsieur est passé avec madame. Et moi, de quel droit je mettrais son chagrin en doute ? Y a pas de système pour évaluer une douleur, en tout cas moi je le connais pas. Y a des gens que tu leur pinces le doigt et y souffrent l’enfer comme si tu leur avais arraché le bras. Surtout les hommes !

Nous logeons dans une grotte où il a vécu avec elle. Nous y dormons par terre à même le sol. De son temps, il y avait un lit de camp, pour moi c’est pas la peine et la pierre est couverte d’une poussière rouge et grasse que le vent vous jette à la gueule et qui vous bouche les pores, les oreilles et les yeux. Je ressemble à une peau rouge. Le général Custer, s’il me croise aux Baux de Provence, il me scalpe, il me coupe les seins et y joue au foot avec.

J’ai dit à Rust :

Où est la mer, avec le port et les bateaux comme sur la carte du cousin de Julie ?

Enfin j’ai pas à me plaindre, j’ai toujours trouvé beaucoup de gens pour s’occuper de ma lune, mais encore jamais personne pour m’emmener au soleil.

Et au soleil, je peux pas dire que j’y suis pas.

A certaines heures du jour, je me sens comme préparée à l’étouffée, dans une marmite en fonte, avec un cannibale d’une tonne qui m’appuie sur le crâne pour que je sois bien au contact des flammes.

Nous tournons beaucoup en rond, à la recherche de quelque terre craquelée où ils se sont aimés, où ils ont échangé un serment, où ils se sont mis un doigt dans le cul.

Au pied d’un olivier, il a trouvé un slip noir que les ronces avaient empêché le mistral d’emporter. Tu as deviné juste, c’était un slip à elle. Et il m’a raconté, en détails, tout ce qui avait précédé, occupé et suivi l’arrachage du slip.

Moi, je continue à l’aimer comme un bleuet.

Nous sommes bien nés sur le même arbuste, nos fruits ont l’air pourris d’avance et je sais pas, je sais plus, si c’est à partir de mes yeux ou des siens que je regarde ce monde qui nous brûle.

Nous sommes partis de Brengen où elle l’avait quitté, à la recherche de son souvenir, sous un soleil qui nous a juste aidés à nous souvenir qu’on n’allait pas bien.

J’ai conduit la vieille Volvo avec les yeux presque toujours fixés sur lui, au point qu’il me disait de temps en temps :

Tu sais Annie, une voiture, même une vieille Volvo, ça se conduit aussi en regardant la route !

Je pensais à Noeud Pap qui m’aurait crié poliment dans l’oreille.

Je regardais souvent les pieds de Rust, ils me donnaient du souci, ils avaient commencé à enfler.

Il me guidait, il me disait à gauche, à droite, mais il me disait surtout à gauche. Je crois que c’est parce que j’étais à sa gauche et que c’était la première idée qui lui venait. De sorte que, à force de tourner à gauche, nous tournions presque tout le temps en rond et que ce voyage qui aurait pu se faire en un jour, je sais plus combien de temps on a mis pour le faire. Les jours et les nuits nous regardaient tourner, ils savaient ce que c’était, ils tournaient depuis plus longtemps que nous, sans savoir très bien pourquoi non plus je suppose.

Je lui disais :

Tu sais Rust, moi aussi j’ai beaucoup regretté Juju l’accordéoniste et j’en ai fait de toutes les couleurs dans l’espoir de le récupérer.

Mais maintenant je me suis faite à l’idée et maintenant Julien c’est toi. Est-ce que tu peux pas faire un effort pour que l’autre ça devienne moi ? Tout le monde doit pouvoir un jour ou l’autre se faire à l’idée, tout le monde doit pouvoir un jour ou l’autre faire un effort.

Sinon, y aurait plus qu’un immense foutoir où tout le monde serait tout le temps en train de chercher quelqu’un de jamais là. Tu imagines le souk ?

Et je voyais bien qu’il faisait un effort, c’était pas l’intention qui manquait, juste qu’il y arrivait pas. Je m’impatientais quand même parfois :

Mais enfin qu’est-ce qu’elle a au juste de plus que moi ? A moins que ce soit en moins que moi ?

Parce que moi j’avais entendu parler d’une drôle d’histoire de main…

Il me disait que j’étais qu’une conne, ça je savais.  Il me décrivait ses yeux, ses pieds, ses dents qui étaient comme des perles et qu’on aurait cru entendre tinter quand elle riait.

Ses perles, j’ai dit, elle a quand même fini par faire la malle avec et elle a pas laissé grand chose de son collier.

Il haussait les épaules, je pouvais pas comprendre, il me réclamait sa bouteille, j’étais toujours bonne à ça. Dans l’état où il était, massivement barje et les pieds enflés, il aurait sans doute pas pu trouver beaucoup mieux que moi.

Où et avec qui courir, qu’y disait, quand on sait pas, quand on sait plus, quand le monde, Julie est-ce que tu es bien assise ? quand le monde se fait une parure de cacher votre seul bien au monde ?

Les Alpilles constituaient pas précisément un havre pour des personnes qui avaient l’habitude de dormir sous des cartons, il y avait du fric. C’était un des lieux où son ami le gitan, le chanteur à la tête écrasée, celui du Guadalquivir, du poisson d’argent, de la fusée d’écailles, de la coulée de merde, Rafael Vargas écoulait le mieux sa came. Il se présentait comme voyageur de commerce, personne  ignorait qu’il voyageait commercialement avec coke, héro, speed etc.

Rafael a des cheveux plus noirs que noirs, bleus lisses et laqués, qui lui font comme une cagoule sur le crâne qu’il a très long pas tellement de haut en bas mais d’arrière en avant à cause des coups de talons de Rust, un autre barje qui s’est fait sauter le caisson dans les oubliettes du château de Beersel, chacun son truc.

Rust dit que c’est la forme de son crâne et ses nouvelles oreilles chirurgicales qui lui donnent cette voix différente quand il chante. J’entends bien qu’elle est déjà différente quand il parle. Il a des yeux noirs bleus ; comme ses cheveux, et tout ça j’aimerais bien avoir à la place de ce que moi j’ai, qui a jamais attiré le regard plus longtemps que le temps de me tringler.  Quand c'était par devant.

Mais c’est pas une raison pour justifier tout ce qui va arriver.

Rafael porte toujours des vêtements au ras du cou et des poignets comme s’il voulait se cacher le plus possible le maximum. Il s’enduit le visage et les mains d’un onguent que j’avais déjà trouvé chez Eczéma quand je lui avais fait son sac.

Rafael me dit qu’il faut de la patience avec Rust, avec son accent ça donne Reffa, beaucoup de patience. J’avais pas remarqué.

Reffa était fou, loco perdido, il buvait comme un camion, il avait un grand, très grand besoin de femmes. Rafael avait un cousin au bord du Guadalquivir qui buvait presque autant que Reffa et qui avait aussi un très grand besoin de femmes. La différence c’est que la femme du cousin, elle le quittait jamais, le cousin, il était jamais tout seul. Reffa lui, il était tout seul.

Merci.

En Espagne, ajoute Rafael, les femmes quittent pas la maison.

Elles restent et elles enragent. Tu connais ce « chiste », cette blague ?

Question : De quoi en Espagne les femmes meurent le plus ?

Réponse : de rage !

Comment tu t’appelles ?

Appelle-moi Bulles d’or. Mais avec son accent, ça donne Bulldog.

Appelle-moi plutôt Annie je lui ai dit.

Annie, Reffa est mon ami, mais je te conseille quand même de te tirer. Te fie pas à Reffa. Il est capable de n’importe quoi, n’importe quand. Tu m’étonnes j’ai dit. Il y a eu une histoire de sang versé dans sa voiture continue Rafael, je te montrerai les traces, et je connais un jeune travelo qui montera plus jamais en Volvo.

Pas grave ajoute Rafael, on est tous autant qu’on est, tristes comme des bêtes et on cherche à être moins tristes, et parfois on trouve le truc et parfois on le trouve pas. Les grives se soûlent au jus de la vendange, les chats à la valériane, lâche pas une mule devant un seau de bière. Et on raconte encore chez nous en Andalousie que les éléphants d’Hannibal s’arrêtaient au bord du fleuve et balançaient la tête pendant des heures devant les reflets du soleil dans l’eau.

Après quoi ils avaient l’air pétés comme nous. Il y a des bêtes plus tristes que d’autres ou seulement qui s’ennuient plus que d’autres.

Ç’est pas toujours la gelée brune de la tristesse, ça peut être la bruine grise de l’ennui. Reffa s’ennuie beaucoup. Moi aussi.

Qu’on nous prive pas de notre poisson d’argent, de notre fusée d’écailles, pour aller en découdre avec le leche même de la tristesse et de l’ennui, à la mère, au moût, là où Dieu etc..  Je connaissais.

Nous allions souvent attendre Rafael à Mouries, dans un café très profond avec des oliviers et des soleils pleins les murs comme si y en avait pas encore assez à l’extérieur, l’enfer dehors l’enfer dedans, des tables en marbre gris des ronds de verre pas essuyés dessus, y a pas de cendriers on tape ses cendres à terre, des carreaux verts, on entend tout le temps appelé Néné, la patronne Nena appelait son mari, il arrivait jamais et elle avait de plus beaux seins que moi mais je m’en foutais, j’avais déjà assez à faire avec les cheveux, les yeux,  les perles et les pieds de l’autre. Il y avait là des émigrés venus presque tous du sud de l’Espagne à qui Nena prenait leur pognon avec son pastis 51 et Rafael me les désignait de la pointe de sa mâchoire étroite.

Miguel, ancien mineur de la province de Cordoue, il a tué sa femme et son amant, il a été acquitté, c’était un crime passionnel.

C’est tout naturel.

Juanito du barrio de Triana, Séville, il retire son cigare de ses lèvres que pour baiser sa fille aînée et pour chanter.

Je sais pas si ce que ce faux cul de Rafael me raconte sur ces toreros, c’est pas des barquettes.

Même s’ils ont la gueule de l’emploi.

Tous ces caballeros parlent un dialecte que plus je l’entends, moins j’ai envie d’entendre quoi que ce soit, surtout quand y poussent leurs lamentations. Je crois que je préfère encore les chants guerriers congolais de mon Mumu.

Un client de mon bar m’a dit un jour à propos de Charles Aznavour que d’après Napoléon la musique était un bruit pas plus dés- agréable qu’un autre. Napoléon avait jamais entendu de flamenco.

Encore heureux que j’avais mal aux pieds à cause de mes chaussures et de mes longues stations debout, sinon je me serais demandé si j’existais. Car une fois qu’ils se sont mis à chanter, Rust a plus du tout fait attention à moi. Le Chato de Jerez qui a un nez plat et Chato est le surnom des gens qui ont le nez plat m’explique Rafael à l’oreille, et sa femme on l’appelle Chata aussi même si elle a pas le nez plat mais parce qu’elle est la femme du Chato, le Chato gratte les cordes d’une vieille guitare.

Le Miguel, celui qui a tué père et mère, enfin, femme et amant, improvise précisément autour de ce beau thème traditionnel. Ce que je comprends ici de ce que je comprends pas ce sera toujours grâce à Rafael qui parle dans mon oreille et qui sent le vin et le tabac et encore un autre truc. Jusqu’au moment où il me parlera plus non plus et ou j’existerai encore juste grâce à mes souliers. Surtout le gauche.  Plus personne rigole. Ils sont une douzaine dans une fumée épaisse, certains l’air furieux, d’autres l’air content. Il y en a un qui regarde dans ma direction, mais il doit y avoir un incendie derrière moi car c’est pas moi qu’il a l’air de voir. Un autre regarde ses deux mains ouvertes sur ses cuisses, comme s’il les avait jamais vues.  Le patron a quitté son comptoir et crispe ses mains sur l’épaule de Rust.

Le Miguel s’arrête de chanter.

Le Juanito, celui qui baise sa fille, enlève son mégot de sa bouche, se penche tout à coup en avant, comme s’il avait pris un coup dans le ventre et lance une longue plainte tordue comme la verge d’un verrat.  Rafael me dit que le « combate » a commencé. Qu’ils s’échauffaient et que je pouvais le croire s’il me disait que ça allait être du grand cru. Le Juanito a dit quelque chose après sa plainte et tout le monde a crié quelque chose et il y en a un qui a tapé plusieurs fois d’un pied par terre et le Chato a lâché les cordes de sa guitare pour la frapper plusieurs fois du poing.

La plupart avaient les yeux plissés comme s’ils cherchaient de l'or dans la pénombre et les deux qui chantaient se faisaient face et se regardaient comme s’ils allaient se bouffer la pomme d’Adam.

Ils chantèrent l’un après l’autre et tout le monde avait l’air de savoir quand l’un avait fini et quand l’autre allait commencer. Et ils disaient des choses de plus en plus fortes dit encore Rafael qui commençait à s’éloigner de moi, sans doute, pour avoir un meilleur point de vue sur les voyageurs de la fusée. Ils allaient tenter de se dépasser en plein vol non seulement par la qualité de la voix mais par le contenu qu’ils s’envoyaient à la gueule.

Et comment on sait qui gagne ?

Quelquefois dit Rafael, c’est comme à la corrida lorsqu’il y a mise à mort, l’un des deux s’incline, baisse la tête et laisse l’autre enfoncer sa lame.

Il y a eu un moment où j’ai été sur le point d’aller sur orbite avec, quand Rafael a chanté, qu’ils ont tous fermé leur gueule et aussi leurs yeux, qu’ils ont plus fumé, plus bu, qu’ils ont plus bougé. J’ai vu des larmes sur les joues de Rust et j’ai senti un hérisson descendre le long de mon dos, mais ça a pas duré, je dois être trop conne pour être acceptée dans la fusée. Je me suis rappelée à quel point je m’étais appliquée à l’école des

Sœurs à comprendre les mathématiques. Mais malgré toutes les bosses qu’on m’avait faites, on m’avait jamais filé la bosse des maths.

Rafael m’a bien donné quelques clés mais j’ai rien pu en faire. Le flamenco c’est comme des maths pour moi. Je voyais que les autres avaient décollé et que Rust était avec eux à la pointe, aux ouïes du poisson d’argent, à déjà voir les années lumières au-delà de l’origine de la coulée de merde. Moi je me sentais plaquée au sol, sur le dos, avec mes petites pattes qui s’agitaient et qui devaient faire beaucoup rire comme d’habitude.

Plus le temps à l’intérieur de la fusée doit passer vite, plus le temps au sol vous est distribué dans un sablier dont le sable est mouillé.

Ça s’appelle s’emmerder comme une fiente entre deux hémorroïdes.

En classe déjà, le grand prix de la patience, c’était ma voisine qui l’avait décroché, c’était pas moi, ça n’avait fait l’objet d’aucune hésitation.

J’ai étiré mon faible pécule de résignation, le temps que j’ai pu, entre ces lamentations auxquelles je préférais toujours les chants guerriers congolais de mon Mumu mulâtre.

Je me suis dirigée avec une lenteur calculée, l’air ’ne vous inquiétez de rien, je suis juste un sac de patates qui glisse sur le sol oblique de la cave’. Je me suis appuyée un long moment le dos au juke-box.

Ils avaient les yeux tellement plissés, le regard tellement en tunnel vers les années lumières que la jeune femme frivole que je suis a pu jeter un œil par-dessus son épaule, observer qu’il y avait du crédit sur l’appareil et qu’y avait Charles Aznavour. La jeune femme frivole a appuyé sur les touches.

Quand Rust a été devant moi, je me suis dit que j’allais me rappeler à quel point l’aller et retour de la main de l’homme en colère pouvait faire mal. Il ne m’avait plus frappée depuis la chambre à Brengen.

J’ai vu à ses yeux, qui avaient repris leur expression normale, qu’il était descendu en vrille des années lumières et avait atterri à sa tristesse et à son ennui quotidiens. Il a pas levé la main, il a même pas arrêté le juke-box, oui, il y a eu un mec capable, cette nuit-là à Mouries Bouches du Rhône, d’un sadisme aussi distingué.

Les autres se sont arrêtés de chanter et m’ont regardée comme quelqu’un dont on pouvait pas s’attendre à beaucoup mieux. Le problème, c’est que quand ils chantent pas, ils boivent et Rust leur offre à boire et leur parle de l’autre dans le genre anthologie des plus belles conneries de la langue française : blonde comme les fleurs de la garrigue, les yeux bleus comme le ciel lavé par le mistral, ses dents brillaient dans la nuit comme des perles, son rire ruisselait comme la pluie rare de l’été sur les feuilles des oliviers.

Et ses pieds, Julie assieds-toi :

Ses - pieds - a - vaient - l’o - deur - du - miel.

Et sa main, sa pauvre main…

Certains croyaient se souvenir de l’autre et plus Rust payait à boire plus ils se souvenaient. Miguel, celui qui tue tout ce qui baise, a néanmoins dit à Rust que j’étais pas mal non plus et qu’en plus, c’était à verser au rang de mes avantages, moi, j’étais pas absente, moi j’étais là !

Oui, mais c’est l’autre qu’il cherche, moi c’est comme si j’existais pas ou juste pour le conduire et lui passer sa bouteille. Mais il en a jamais vraiment rien à foutre que de l’autre. Je le supporterai encore

je sais pas combien de temps et puis, je le supporterai plus.

Regardez ce qu’il me fait ! Et évidemment j’aurais dû leur expliquer  que c’était de ce qu’il me faisait

pas que je souffrais car j’ai dégrafé ma robe pour leur montrer les marques absentes du fouet qu’il me promettait toujours et qu’il me donnait jamais. Ils regardèrent mon dos avec attention, eurent l’air de rien comprendre et chassèrent avec sagesse cette énigme de leurs préoccupations immédiates.

Dès qu’il l’aura trouvée, l’autre, je pourrai aller me faire fouetter ailleurs.

Plus les Espagnols buvaient, plus ils étaient certains de se souvenir d’elle et maintenant que Reffa le leur rappelait, c’était vrai ça qu’elle riait tout le temps et qu’il y avait pas moyen de confondre son rire avec le rire de qui que ce soit.

Elle était le rire même, ils devenaient de plus en plus lyriques, elle était née du rire, elle en avait plein le ventre, elle le mettait bas à tout instant ! Rust offrait de plus en plus à boire, on quittait le bar pour venir se coller à notre table, il la décrivait tout le temps, jamais de sa vie Rust avait aimé tant de choses dans une même personne.

Oui j’ai dit, n’empêche qu’un jour elle a mis toutes ces choses que Rust aimait tant, ses douilles, ses touches, ses perles et ses orteils qui sentent le miel dans son sac à dos et au revoir et merci et fais bien chier Annie !

Un espinglo dit que ça voulait rien dire, que c’était pas parce qu’on se tirait avec tout ce que son homme aime dans son sac à dos qu’on l’aimait plus. Au contraire, elle était sans doute partie avec tout ce que Reffa aimait, en souvenir de lui, pour être sûre de jamais l’oublier, pour être sûre que lui l’oublie jamais.

Ce type a paru être saisi d’une sorte d’attaque, il s’est brusquement penché sur moi et m’a embrassée sur la bouche, on l’a emporté avec une certaine violence, j’ai dit de le laisser tranquille, qu’il m’avait pas dérangée.

Il devenait difficile de me déranger plus que je ne me dérangeais moi-même.

Un jour, une nuit, je me suis blessée en mettant en pièce de rage un miroir qui m’avait rejeté la photo de ma gueule, alors que je venais juste d’arriver à m’oublier. Juanito, celui qui enlevait son cigare pour baiser sa fille, a demandé à Rust pourquoi il se contentait pas de moi. Lui aussi se contentait de pas grand chose. Après tout, n’importe quelle femme valait n’importe quelle autre femme, à peu de choses près. Rust a répondu que c’était précisément à ce peu de chose près qu’il était attaché.

Rafael a souri. Il y en a eu un avec un oeil en verre qui a éclaté de rire. Un pour dire à celui qui avait ri qu’il avait rien compris. On toussait beaucoup à cause de la fumée et il y en a eu un pour dire à

celui qui avait dit à l’autre qu’il avait rien compris qu’il avait rien compris non plus. Il y en a même eu un que les autres appelaient «Verrue» qui a dit que si Reffa avait été obligé de travailler dur

comme eux pour vivre, il aurait pas eu le temps de faire toute cette confusion , ce « jaleo » pour une chèvre.

Verrue buvait que de la limonade et était peu intéressé par cette histoire.

Je trouvais que Rust buvait encore plus qu’avant, avec son flamenco, son ami Rafael et sa cour d’espinglos.  J’avais peur pour ses pieds qui arrêtaient pas d’enfler. Malgré ce que je disais, j’avais de moins en moins envie de le quitter. Que serait devenu, sans Annie Stella, ce bestiau boursouflé, avec en haut sa pompe à picole et en bas son sexe qui lui servait plus qu’à pisser. En tout cas quand il y avait pas d’autre dactylo que moi.

Je lui mettais souvent les bras autour du cou, je le serrais contre ma poitrine et lui embrassais les joues. Mais lui, il restait dur et gelé et tout à fait pas là. Il me fait parfois penser, ma chère Julie, à ce pendu que je t’ai, une nuit d’hiver à la Gueule de bois, aidé à décrocher dans la cave.

Dans le fond, j’avais de la chance, moi, j’aimais quelqu’un qui m’aimait pas mais que je pouvais prendre dans mes bras. Lui, il aimait quelqu’un qui l’aimait pas non plus mais qui était jamais là.

Une fois que je jouais de nouveau les celles qui veulent rendre leur tablier :

Je le sens, j’arrive au bout, je le sens, je vais me tirer et tu en chercheras deux au lieu d’une !

Tu sais bien, Annie, que toi, je te chercherai jamais.

Tu en prendras une autre que tu feras autant chier que moi et qui tôt ou tard ramassera aussi son bazar. On peut faire que trois choses avec un bousillé comme toi : crever, devenir dingue ou ramasser son bazar. Je peux pas la chercher seul, je peux pas, tu sais bien.

Mais pourquoi est-ce que c’est sur moi que ça devait tomber ? Il y a donc rien de rien à faire pour que tu m’aimes un peu ? Je ressemble quand même plus du tout à un boudin avec tous ces kilos de plus en moins ? Est-ce qu’il y a quelque chose que tu voudrais que je fasse, que tu oses pas me demander ? Parce que tu penses que ce serait trop, que je pourrais pas y arriver ? Je suis prête à n’importe quoi, moi je veux même bien…

Et j’ai montré ma main.

Il m’a prise dans ses bras, mais qu’est-ce que tu vas inventer là ?

Il m’a dit en me serrant très fort que c’était vrai, que ça jouait, sa main, mais que de toutes façons il pouvait aimer qu’elle, qu’il imaginait pas que ça pourrait cesser un jour. En attendant, il avait l’impression que j’étais celle qu’il supportait le moins mal à ses côtés.

Nous allions continuer à la chercher ensemble et à garder la gueule à fleur de la vase. Oui il a dit ça, à fleur de la vase, Julie, et j’ai trouvé ça joli.

De toutes façons il a ajouté, les choses pouvaient pas être pires et il m’a donné dans l’œil, merci bien, un coup de bec.

Comme il allait encore plus mal après qu’on avait parlé comme ça, je m’en voulais d’avoir

commencé. Et puis, je commençais à penser que si c’était pas moi qui l’avais fait fuir, l’autre, qu’en tous cas c’était moi qui l’empêchais de revenir. Je l’avais dit à Rust entre Dijon et Beaune, en Côte d’Or où j’ai pas vu de chocolat. J’avais eu le temps de parler vu qu’avec notre façon de tourner en rond, toujours à gauche, ces quelques trente kilomètres nous avaient pris trois jours.

Alors il m’avait répondu un drôle de truc que je comprendrai peut-être plus tard à force et si je deviens moins conne. Qu’il savait bien que c’était lui qui l’avait fait fuir, qu’il en aurait juste fait un peu moins, elle l’aurait jamais quitté. Mais qu’il pouvait jamais s’arrêter avant d’aller trop loin. Ce qui excitait un homme comme lui, à partir du moment où on l’aime, c’était justement de voir jusqu’où il pouvait aller trop loin. Il le savait, mais de le savoir y changeait rien, il pouvait pas s’arrêter, c’était comme pour boire, y avait des gens qui pouvaient, lui pas.

Je me rappelle, à ce moment je venais de bloquer la voiture juste après avoir évité ce que Rust a appelé, sans s’énerver, un choc frontal.

Dehors, la lune était dans la lune et un clocher aigu déchirait un nuage blanc comme ma poitrine. J’ai rêvé d’un grand déluge qui aurait épargné que mon amour et moi et j’aurais passé ma vie à glisser vers lui, orientée par l’odeur de son vin, comme ce sac de patates sur la pente d’une cave.

Il a mis la main sur ma cuisse, il m’a demandé sa bouteille, je savais bien que c’était quelquefois par pitié, pour que je me sente utile, pour que je me sente exister pour quelqu’un. Je m’aimais de moins en moins de plus en plus de pas être aimée.

Ta meilleure amie. Annie

Fin de la lettre 6

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Lettre 7

Les ailes de corbeaux

 

Ma chère Julie,

Tout dans ce que je t’écris sera peut-être pas bon à dire à notre enfant. Entre autre ce qui va m’arriver dans la grotte avec Rafael.

Avant qu’il arrive, je passais mon temps à espérer de la violence, tu vois ce que je veux dire, de la part de Rust sur moi. Après, j’ai surtout passé mon temps à espérer qu’elle s’arrête. Rafael a une très mauvaise influence sur Rust. Il se passe de drôles de trucs entre eux.

Julie, dans ce bistro avec des oliviers et des soleils, je les vois souvent la poitrine l’une contre l’autre, même quand c’est pas pour dire bonjour ou au revoir. Ils boivent tout le temps en se regardant dans les yeux et une nuit j’ai eu une idée et comme ça m’arrive pas toutes les minutes j’ai voulu la partager pour qu’elle se perde pas. Je leur ai dit :

J’aurais dû m’en douter, vous êtes des pédoques.

Réaction du Rafael, courbette, éclat de rire et rien…

J’ai plusieurs fois essayé de les séparer. Je disais à Rust que c’était peut-être pas encore tout à fait la rentrée des classes à Villars au pensionnat de la fille de Main Coupée, Tulipe, qui je te l'ai peut-être pas dit est à Villars au pensionnat, mais que vu l’équipe que nous formions en voiture et notre manière de tourner en rond, il était temps de commencer à penser à se mettre en route Rust et moi pour la Suisse.

Alors, voilà le Rafael qui se gène pas pour dire à mon Rust qu’il était peut-être surtout temps de commencer à se demander si les femmes c’était le bon truc.

Car enfin, on croit qu’on peut compter sur elles et alors elles nous quittent et alors on perd la tête, la « cebolla » comme il dit, ça doit vouloir dire l’oignon.  Qu'ils ont tous à la place du cerveau.

Pourquoi tu restes pas avec moi, Reffa ? On est pas bien ensemble ? Tu aimes pas quand je chante ? Je te trouve pas toujours la meilleure herbe ? Et le vin ! Tu as remarqué que les autres s’arrêtent de boire pour nous regarder boire ? Qu’est-ce que tu veux aller foutre en Suisse où ils boivent par décis, où ils sont pas foutus de boire par litres ? Qu’est-ce que tu vas aller foutre en Suisse de mieux que n’importe où ailleurs ? Tu as toujours pas compris qu’y a rien d’autre à faire ? Que la vie est qu’un égout à traverser avec la gueule dedans ! Les trois quarts de l’égout sont déjà passés,

le reste passera vite. Elles peuvent rien les femmes, rien que faire des mômes à nourrir, puis à mourir, puis à pourrir !

Avec ce que tu penses des femmes, je comprends que tu sois de la jaquette, j’ai dit.

 

Et de sa voix parlée, il a glissé sur l’autre voix, il improvise, il chante.

J’ai voulu m’en aller et Rust a cloué mon poignet sur la table et il a écrit ce chant de tapiole sur un carton que j’ai volé et que je t’envoie pour que tu te rendes compte où j’ai mis mes pieds plats.

Un homme.

Il est penché

il regarde devant lui

ni près ni loin

Il n’y a ni proche ni lointain

ni rien entre rien et rien

Ni personne entre personne et personne

Il pisse et au fur et à mesure qu’il pisse il fond

il se défait

comme du sel sous la pluie

Il dit qu’il a aimé qu’il a eu qu’il n’a plus

or il n'a rien eu

Jamais

Sauf un espoir qu’il prend pour un souvenir.

Sauf un os qu’il ronge

et l’émail de ses dents éclabousse ses pieds noirs

il n’y a rien, il n’y a pas

il n’y a pas d’eau sous la felouque vers l’amour

il n’y pas

il n’y a pas d’yeux sous les rames basses de leurs cils

Pas de lait au sein creux de nos mères tristes

Les portes de l’amour ouvrent toutes sur personne

pas la peine d’entrer, d’entrer ni de sortir.

pas d’amour sous les côtes

ni sur les genoux

ni entre les cuisses d’aucune.

Juste le plaisir vide qui a l’haleine de l’ail.

Un disque sans sillon qui joue rien, sans nom, sans son.

Juste un peu de linge rouge accroché à un chardon.

 

À la fin de cette nuit là, ça a été encore plus dur de les décrocher l’un de l’autre. Rafael logeait à chaque passage dans la région dans une chambre au-dessus du bistro de Nena. J’ai profité d’un moment où il s’était retiré pour emmener Rust.

Nous sommes arrivés à la grotte creusée dans la garrigue au moment où le soleil sortait de son trou comme un œuf sur un fond de beurre roux. Au-dessus, le ciel était rouge et blanc cassé et autour de nous les oliviers avaient l’air de lions debout sur leurs pattes arrières.

Je l’ai couché, je lui ai donné un dernier coup à boire pour l’aider à s’endormir. Il avait nom de dieu déjà les yeux fermés et c’est le moment que j’ai choisi pour avoir une idée que j’aurais mieux fait de me la garder dans mon oignon à moi. En fait, chaque fois que je ferme ma gueule et que je me concentre à mettre un pied devant l’autre sans me faire à moi-même un croc en jambe c’est encore alors que je reste le plus éloignée de la guillotine. Je lui ai dit que je pouvais pas saquer Rafael, que je préférais encore l’autre, celle qui était partie, car au moins l’autre c’était un truc qu’on faisait à nous deux, on jouait à la chercher, elle et sa fameuse main coupée et moi je voulais même bien…

Et en fait, on savait bien qu’on la trouverait jamais. C’était un rêve ou un cauchemar qu’on faisait et dont on allait peut-être se réveiller.

C’était un peu et quelquefois tout à fait comme si elle existait pas et en fait elle existait pas, elle avait peut être jamais existé !

Rust a ouvert les yeux, il a tout d’un coup été debout et en même temps mes dents sont entrées dans mes lèvres comme dans une grappe de raisins et le jus a giclé jusque sur mon dos que plus personne ne frappe.

Il a pas supporté quoi ? Que je saque pas le Rafael ou que j’aie dit que l’autre c’était rien qu’un cauchemar ? J’ai reçu une volée sur les oreilles, mon cou a craqué, un train a roulé entre mes pavillons, j’entendais plus, je voyais juste qu’il continuait à hurler en se tordant les mains, les yeux cassés derrière les paupières du dessus.

J’aimais bien, moi, ce train, parce que pendant que j’entendais rien, je pouvais me raconter des trucs du genre :

Enfin, il me dit qu’il m’aime et que l’autre est rien pour lui, a jamais été rien pour lui.

Enfin la colle lui tombe des cils et quand ses yeux vont descendre de derrière ses sourcils dans le milieu de leurs trous, ils vont me regarder plein de tendresse et d’amour.

Il y avait tous ces lions debout autour de nous, avec leur crinière faite de toutes ces feuilles qui étincelaient comme des lames dans le soleil. Et le soleil continuait à grimper droit le long de son câble et Rust a eu l’air de hurler encore plus fort j’ai pris ses deux poings dans les deux seins à la fois, j’ai éclaté de rire, j’ai eu très mal à la nuque et au bas du dos et j’ai volé en arrière et je me suis tordu la cheville, j’ai voulu me retenir à un épineux qui m’a déchiré la main, je suis tombée sur le côté gauche, j'ai éclaté de rire encore plus fort et le train s’est arrêté.

Là où j’avais le plus mal c’était à la hanche, j’étais tombée sur un caillou pointu comme un clou. Mais un clou chasse l’autre. Grâce à ce caillou je sentais presque plus rien ailleurs.

Rust à cause de moi était en plein délire, ses yeux étaient tout blancs. J’ai cru qu’il pleurait mais c’était de la bave. Et plus il délirait et plus il était ignoble et plus je l’aimais et un jour, un jour, je le ferais…

Je ne sais plus lequel des deux est tombé le premier dans les bras de l’autre et tout le temps qu’il m’a prise, j’ai prié pour qu’il prononce pas son nom. Je riais de mal et je pleurais de joie et on a passé à dormir la dernière journée que nous avons vécue à nous deux, je veux dire sans Rafael Vargas.

Il y a eu une rafle au bistro de Nena, Rafael s’est échappé et est venu s’installer dans notre grotte avec ses marchandises à stupéfier et ses nippes au ras du cou et des mains.

Rust lui a proposé de monter avec nous chercher l’autre en Suisse et Rafael a pas dit non. Mais il a fallu attendre, pour se mettre en route, que mon entorse s’arrange pour les pédales de la Volvo. Mon train dans la tête, tout le monde s’en foutait et mon trou dans la hanche aussi.

C’est alors que « ça », c’est arrivé !

Pendant que je me soignais avec un mouchoir trempé dans le vin rouge, j’ai vu dans les yeux de Rust une lueur que j’avais déjà connue

Impasse de la Poupée.

J’étais accroupie, c’était peut-être pour ça, tu sais comment ils sont, ça m’a fait plaisir, je me suis levée et j’ai jeté le vin de mon petit bassin. Il m’a dit d’une voix plus rauque que d’habitude de leur montrer mes fesses à tous les deux. L’autre regardait, assis sur ses talons, à une longueur de crachat de moi, avec son sourire en biais, sa tête écrasée et ses yeux noirs et bleus. Il avait l’air un tour de manège en avance sur ce qui allait m’arriver. J’ai fait glisser mes bretelles et ma robe d’été, raide de crasse, est tombée comme un plâtre autour de mon entorse. J’ai enlevé mes sandales, j’ai senti mes pieds se fendre aux arêtes du sol. Rust m’a indiqué le fond de la grotte et qu’il voulait me voir de dos, j’ai pas été assez vite, y m’a fait tourner comme une toupie, j’ai vu mes mains se clouer à la paroi comme des ailes de corbeaux.

Pour pas tomber.

Rust m’a demandé si je m’attendais à ce qui m’attendait. J’ai hoché la tête de haut en bas, puis, je l’ai laissée en bas. Mes cheveux raides pendaient le long de mes joues, je sentais ma nuque découverte, j’ai entendu Rafael finir son litre, glouglou, puis se lever et se couler à côté de Rust derrière moi, je pouvais pas les voir à cause de mes cheveux, je me suis sentie explosée comme un fruit qu’on crève sous le sabot d’un âne.

Alors Rust s’est mis à parler d’une drôle de voix mielleuse. Il a demandé à Rafael s’il savait que Baux

venait du mot provençal baou, qui veut dire rocher en forme d’éperon. Au contact de je ne sais

lequel qui veut dire rocher en forme d’éperon. Au contact de je ne sais lequel de leurs deux éperons à eux, ma peau a frissonné en triangle au bas de mon dos. Là où on devait tous avoir une queue il y a quelques siècles.

Que ces rochers ont été des forteresses naturelles depuis la préhistoire !

Que nous sommes, il le lui montrera, sur un souterrain de plusieurs kilomètres, qui nous relie à l’antre de la sorcière Taven.

Antre saccagé, il y a peu, par une exploitation de merdes de chauves souris.

Que le Dante Alighieri, frappé d’horreur par la mer de rochers qui nous entoure, a créé l’Enfer à partir de ça.

La voix que je connaissais pas de Rust a continué à parler comme si j’étais pas là.

La maison des Baux, de gueule à une comète à seize rais d’argent, a toujours été rebelle, race d’aiglons, jamais vassale, a tenu porte ouverte à tout ce que le pays compte de plus rapace. Un membre de la famille de Gilles de Rais s’y est même réfugié.

J’aurai tout loisir, Julie, d’en savoir plus encore grâce à la lecture du livre sur les Baux de Provence que Rust m’offrira au cours de mon hospitalisation en Suisse. J’ai encore entendu que nous étions dans un pays à civilisation pétrée, nous y sommes, de surcroît, empêtrés à cause de cette conne d’Annie qui fait des manières pour nous monter en Suisse.

Que ce n’était pas, mon cher Rafael, le seul rapport qu’il y avait entre cette terre et elle Annie. Par exemple, est-ce que Rafael savait que la nature du sol était dite de «molasse tendre » facile à travailler et creusée de toutes parts de grottes ? Sur le mot grotte je me suis sentie exploser encore plus fort. J’ai rigolé à hurler. Ma tête s’est cassée vers l’arrière comme si on m’arrachait le cuir. J’ai vu un dernier rayon de soleil sur l’angle d’un rocher rouge, je m’en voulais d’avoir crié mais tout de suite après je criais de nouveau.

J’ai mieux assuré ma main droite et de l’autre j’ai essayé d’arrêter ce qu’on me faisait. J’aime bien avoir mal, est-ce qu’il y a encore quelqu’un qui sait pas ça ? Mais le mal que Rust avait choisi de me faire était un autre mal que celui que j’aimais. Ma bouche crevée l’avait sans doute excité et moi je peux comprendre ça et il voulait me voir la bouche crevée à l’autre bout et moi je peux comprendre ça aussi. Mais je sentais comme s’ils étaient deux, c’était pas comme d’habitude, je sentais comme un reptile couvert d’écailles retournées.

Je leur ai demandé à tous les deux s’il vous plait, je vous en prie !

Tout ce que j’ai gagné à ça c’est que j’ai entendu rigoler presque aussi fort que moi.

Julie, tu me croiras pas, j’ai pensé à «jeune écrivain cherche dactylo pour accompagner voyag » et j’ai vu en flash la gueule de la dactylo.

Déjà que pour moi c’était pas du miel malgré mes heures de vol, mais tu imagines une pétasse qui

Passe mais tu imagines une pétasse qui passe sans transit de la maternelle au baptême du feu. Il est vrai qu’on peut toujours avoir des surprises.

Par exemple : la Eczéma aussi, tu l’aurais crue bégueule à pas pouvoir sucer une huître, n’empêche qu’elle a joué, il paraît irréprochable, son rôle de pute au pied levé avec Pablo la jolie comme régisseur, dans les chiottes marseillaises.

Je sens que je vais dire une grande chose : la vie est une croisade, nous sommes des mots croisés et tu sais jamais à l’avance ce qu’il y a dans les cases.

Je me suis penchée en avant, pour voir en arrière, .je n’ai vu que mon ventre gonflé pas comme d’habitude et leurs cuisses et mes cuisses qui tremblaient. Et quand je voulais regarder par-dessus mon épaule, je prenais une tarte sur l’oreille mon train était en surchauffe. Je suis entrée dans l’état d’esprit de quelqu’un qui peut rien faire d’autre qu’attendre que ça passe.

Tout le monde sait faire ça.

Conne comme je suis, ce qui me faisait encore plus mal que d’avoir dans le cul ces deux baous « rochers en forme d’éperon », c’était de penser que c’était même pas moi leur plaisir, que j’étais juste un lieu de rencontre, que leur véritable plaisir c’était d’être ensemble, que j’étais juste une vespasienne étroite où ils avaient l’occasion de se coller leurs trucs.

Ça a été pour arrêter ça, cette tristesse, que j’ai encore essayé avec ma main gauche et que j’ai encore une fois demandé s’il vous plait, je vous en prie ! Je sais pas au bout de combien de temps ça s’est tiré, j’avais plus de voix tellement j’avais rigolé, j’ai senti la retraite de chaque écaille et j’ai entendu des pas s’éloigner. Rust est resté seul. J’ai senti, comme à l’Impasse de la Poupée, ses ongles descendre jusqu’au creux de mes genoux. J’aurais dû trouver un truc pour pas me faire entendre, mais tu sais comment on est, on a le cul sur la langue et j’ai dit merci.

J’ai gardé les pieds abîmés par les arêtes du sol et le reste de la semaine j’ai marché sur des aiguilles. En attendant, je suis restée appuyée contre les parois de la grotte, les cuisses tremblantes et la tête dans le creux du coude, comme un enfant dans le coin. J’ai entendu Rust sortir, j’ai lorgné par-dessus mon épaule, il a ramassé à l’entrée de la grotte les maigres fleurs jaunes qui lui faisaient penser aux cheveux de l’autre, il les a regardées un moment pendues au bout de son bras puis il s’est approché, il m’a appelé d’une voix tendre, je me suis redressée et ai tourné vers lui mes yeux brûlés. Il m’a tendu les fleurs brusquement, j’ai de nouveau dit merci. Merci.

J’ai reniflé le bouquet, il m’a aidée à retirer un morceau de verre de mon pied, une bouteille que j’avais dû casser par distraction, dans l’euphorie, je suis tellement maladroite.

Ta meilleure amie. Annie

Fin de la lettre 7

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lettre 8

Polaroid, son araignée et Jean négro sur la patate

Ma chère Julie,

Je leur sers pas qu'à vider leurs couilles, je sers aussi à Rafael pour tester sur moi des cocktails de son cru.

Je m'éloignais de la grotte de Lourdes pour trouver un endroit où m’accroupir à l’aise et j’ai été attirée par un de ces oliviers qui ressemblent à des lions debout. Pendant que j’avançais, les yeux au sol, pour pas rater les buissons qui me blessaient les jambes, j’ai entendu la Volvo qui démarrait et des éclats de voix à l’intérieur. J’ai pas très bien distingué si c’était des sanglots, des ricanements ou du flamenco.

Quand j’ai levé les yeux, j’étais près du lion debout et au pied, y avait un homme tout à fait à poil et assis mais pas assis comme tout le monde. Il avait les fesses au sol, les jambes croisées l’une sur l’autre, le lotus que j’ai su après que ça s’appelait, il avait les mains posées sur les genoux et son visage était peint en deux couleurs différentes, une moitié en jaune citron, l’autre en vert canard, mais c'était peut-être à cause des cocktails, de sorte que j’ai pas tout de suite reconnu Polaroid qui faisait chanter les vieux pédoques dans le quartier en association avec Louis. 

Oui celui qui est mort d’une O D et pour qui Rust a écrasé la tête à Rafael.

Polaroïd m’a dit d’une voix très forte d’ouvrir la sacoche en cuir posée à côté de lui au pied de l’arbre, d’y chercher un flacon de couleur rouge et de m’appliquer l’onguent qu’il contenait sur l’endroit de mon corps qui me cuisait.

Sa queue de cheval avait la couleur de foin brûlé dans le purin, elle était rassemblée par un bout de tissu crasseux et il m’a dit d’avancer d’encore quelques pas vers sa gauche et que je trouverais là des graminées dont je devais faire une pelote pour me l’appliquer au même endroit.

Qu’après je devais revenir à sa sacoche, y prendre la pierre de jaspe rouge et me coucher un moment auprès de lui avec la pierre entre les jambes.

Qu’alors, au bout d’un certain temps, l’espace de mon corps qui avait été livré aux hommes de Sodome, serait de nouveau la pure rose, telle que la grande main de Dieu l’avait orfévrée sur le modèle de la septième étoile apparue dans la nuit des temps.

À Bruxelles, je l’avais toujours entendu parler de cul mais jamais comme ça.

Ma chère Julie, je me fais l’effet d’être en camisole de force jusqu’à ce que mort s’en suive sur une planète que je me rappelle pas avoir choisie avec des compagnons de vol que je me rappelle pas avoir gardé les cochons avec .  J’ai ouvert la sacoche, j’ai trouvé le flacon, je suis allée chercher les graminées, j’ai fait ce qu’il a dit et je me suis appliqué la pierre.

Puis, j’ai pris le temps de bien le regarder et c’est alors que j’ai bien reconnu notre Polaroid, le complice de Louis, avec qui il rackettait les homos friqués autour de la Grand Place.

Louis les drague, les emmène à l’hôtel et quand ils sont au lit, clic clac merci Kodak, Polaroid sort de l’armoire de la chambre avec son appareil, tire quelques belles photos en couleur et les messieurs passent à la caisse s’ils veulent pas qu’on les publie.

Qu’est-ce que Polaroid fout aux alentours de ma grotte qui déci- dément tarit pas en saints miracles. Je l’avais pas reconnu tout de suite car il avait cette tête composée de deux demi têtes qui avaient rien à voir l’une avec l’autre à part qu’elles étaient également horribles et que tu savais pas laquelle des deux tu aurais voulu oublier la première. De quel film d’horreur me tombait encore cet épouvantail ?

Je lui ai demandé si je voyais avec deux yeux qui pouvaient pas voir deux fois la même chose ou si c’était bien lui qui avait deux moitiés de tête pas les mêmes ?

Il m’a dit que je pouvais être tout à fait rassurée, Dieu, l’Araignée immense l’avait piqué dans le cadre d’une initiation spirituelle. Le venin avait détruit la moitié de son cerveau, au profit du développement quantique de l’autre.

Julie tu m’expliqueras.

Et maintenant, allongez-vous à portée de mes mains.

Mettez bien le jaspe rouge au contact de la rose. Il est aussi très important que vous sachiez, Annie Stella Rodenbach Bulles d’or, que je lis le futur à livre ouvert. Quelques tournures que prendront, entre vous trois, les diverses circonvolutions de votre Karma, il ne s’agit que d’illusion, il ne s’agit que de Maya.

Vous valdinguez, Annie Stella, entre un clown qui flotte comme une paille dans l’oeil du vin et un gitan à la voix noire et musclée comme la cuisse de Nataraja. Je les vois éteints dans ce futur auquel j’ai accès grâce à l’Araignée. Les veines mauves et le foie roux.

Car, si rose est le lieu de votre douleur, cirrhose sera le nom de la leur.

Maintenant, tournez-vous sur le ventre et ne vous laissez pas impressionner par mes mains sur vos fesses. Je ne suis plus le malheureux voyou que vous avez connu, je suis un thaumaturge, je suis un guérisseur.

Vous qui lisez le futur à tombeau ouvert je lui ai dit, au lieu d’arriver plus tard, vous auriez pas pu arriver plus tôt ?

Il est vrai que depuis mon initiation par l’Araignée, je me ballade dans l’espace et le temps à une autre allure que vous. Mais votre expérience hautement karmique de la grotte eût été dénaturée.

J’ai dit : si dénaturée veut dire qu’on aurait laissé ma nature tranquille, j’aurais pas été contre que vous auriez été là !

Les voies du seigneur sont impénétrables dit Polaroïd Ça doit être chouette d’avoir des voies comme ça j’ai dit !

Il a senti que je me crispais : je vous sens un peu crispée. Et il m’a dit que j’avais rien à craindre.

Il avait connu la rédemption par la grâce de l’Araignée, Dieu soit loué sur la terre et dans les cieux et dans les siècles des siècles. Il me massait, ses mains me faisaient du bien or et pourtant je m’ennuyais pas.

Est-ce que ça vous intéresse Annie Stella que je vous dise deux mots de mon parcours ?

J’ai été honnête, j’ai dit que je m’en foutais, que tout ce qui m’intéressait c’était si et quand et comment Rust allait revenir. Qu’il revienne, mon dieu qu’il revienne ! Avec ou sans Vargas, avec ou sans espinglos bourrés dans la Volvo.

Je pense beaucoup à toi, ma chère Julie, j’ai beaucoup de chance d’avoir une amie comme toi qui me fait jamais de coups fourrés et à qui je peux raconter mon histoire à la mords moi le nœud de crise de désintoxication avec le bûcheron.

On se demande parfois si on est pas le cauchemar de quelqu’un, de votre araignée par exemple j’ai dit.

Qu’est ce qui vous fait dire ça il a dit Polaroid.

Rien, je disais ça comme ça

Johnny Larose, vous connaissez ?

Tu parles, ma si belle histoire d’amour si belle, elle a commencé chez lui Impasse de la Poupée.

Quelle coïncidence ! Lui aussi, Polaroïd, c’était chez Larose qu’il avait rencontré Lola. Il l’avait rencontrée puis perdue et dans la piscine de sa tête il a dit, y a que Lola qui prend des bains.

Et Lola par ci et Lola par là.

Moi j’aimais pas quand y parlait de sa Lola car alors y s’énervait, y remuait beaucoup et son massage, ça devenait n’importe quoi et ça travaillait beaucoup sur mes intestins.

Vous dégagez quelquefois, Annie Stella, par le fondement, une odeur puissante.

C’est car vous me faites chier j’ai dit, je rencontre que des hommes qui ont perdu quelqu’un qu’ils ont perdu et qui est jamais moi.

Polaroid, c’est votre surnom ? comme moi Stella, Rodenbach et tout ça, tandis que mon vrai nom c’est Klettenklap mais je le dis jamais car si c’est pour entendre toujours rigoler ! Et votre vrai nom à vous j’ai dit ?

Il me l’a dit, un nom grec pas possible, on avait pas envie de l’appeler, on avait envie d’appeler au secours. Y a des gens qui ont de la chance, une gueule et un nom pareil !

Tout à coup ses mains se sont immobilisées et il a regardé devant lui comme quelqu’un qui fait une attaque.

Annie Stella il a dit, je sens sous mes doigts une présence.

Naturellement j’ai dit, vous avez vos pattes sur mon bide.

Une présence qui est pas la votre il a dit. J’ai payé assez cher le don de sentir la présence d’une âme dès la conception. Je l’ai payé assez cher. Là, dans ces souterrains sous nos pieds, après plusieurs jours d’huile afghane pure, lorsque je craquais une allumette pour allumer ma pipe, ce que je voyais me crispait tellement que mes côtes m ’entraient dans les poumons.

Qu’est-ce que vous voyiez de si terrible ?

Il a répondu qu’il avait vu Dieu et je m’en foutais complètement, ce frappadingue venait de me dire que nous étions enceintes, que nous attendions famille toi et moi.

Notre enfant était dans le bocal. Je l’ai fait répéter, d’une oreille je le croyais à peine, de l’autre je le croyais tout à fait et j’ai éclaté en sanglots et j’aurais voulu te serrer dans mes bras et aussi faire deux pas de danse avec Noeud Pap sur le sentier entre les roses.

Oui Annie Stella, votre pauvre corps meurtri s’apprête à offrir une nouvelle victime à la souffrance de vivre, à la maladie et à la mort.

Est-ce que ce sera un garçon j’ai dit ? car Julie, à part moi, ne peut pas saquer les filles.

Puis j’ai éclaté de rire parce que mettre au monde un enfant ça allait encore m’exploser, j’allais d’explosion en explosion et j’ai entendu arriver la Volvo et elle s’est arrêtée sur le plat près de la grotte et je sais pas comment j’ai fait mais j’ai tout à fait oublié cette histoire d’enfant.

Je l’ai vu lui avec Rafael derrière, il avait l’air détendu, j’étais contente car je voyais qu’il m’en voulait pas de m’avoir violée.

J’ai de nouveau eu mal au cul mais c’était par association et par reconnaissance tellement c’était vrai qu’ils avaient l’air de m’en vouloir aucun des deux.

Je le connais a dit Rafael à Rust entre ses dents sur Polaroid, il m’a déjà acheté à Mouries, à Bruxelles aussi, il raconte que des conneries, toujours en plein délire, y sont plusieurs dans les grottes à se camer à mort, un jour y aura un accident. 

Ce sera en tout cas pas un accident d’origine sexuelle, dit Polaroïd.

Voilà na, j’ai dit. J’étais pas fâchée qu’on lui rabatte la cagoule à Vargas.

Je me suis insensibilisé le canal de l’urètre dit Polaroid sur le ton de je suis allé bronzer à Salins de Giraud. Je peux stopper l’écoulement du sperme et même le récupérer en cas de perte. De manière à partager avec la femme d’autres joies que celles auxquelles vous les contraignez.

Il m’a demandé de lui procurer un récipient et je me suis mise à quatre pattes et puis debout, je tremblais et vacillais mais je suis quand même allée chercher un broc en verre dans la grotte.

Polaroid a baissé son froc et il a pissé dans le broc.

Il était circoncis et il avait une bite longue et mince comme celle de Marlon, tu te rappelles, Julie ?

Mais toi tu te l’es pas envoyé !

Polaroid a immergé son gland dans son urine qui faisait de la mousse, puis nous avons vu un drôle de truc : il s’est penché, il a soufflé très fort et son ventre est rentré et a disparu sous ses côtes.

Comme on retourne une chaussette.

Et dans ce creux, dans ce trou, il a fait sortir deux colonnes de muscles et toute l’urine du broc, jusqu’à la dernière goutte, a été aspirée dans sa vessie. En tout cas on l’a plus vue.

Je peux faire la même chose avec du lait et avec du miel liquide, a dit Polaroid en reprenant son souffle.

Ça nous permet de faire l’amour doucement, tendrement, longuement. Indéfiniment.

Le gitan a manifesté durement que c’était pas son truc. Que l’aspect du Polaroid nous pompait déjà assez sans qu’en plus il nous fasse une conférence sur sa queue. Que baiser longtemps, dans sa culture à lui, le mec qui se serait mêlé de dépasser dix minutes était rien qu’un « maricon ». Rester collé à la femme, ça peut mener à rien d’autre qu’au cancer de la prostate ! Son tio Jimenez en était mort et tout le monde savait que c’était parce qu’il était plus capable de jouir comme un homme, c’est à dire vite.

Donc, vous connaissez Johnny Larose dit Polaroid d’un ton soudain mondain, genre donc vous connaissez la baronne de Rothschild.

Mais savez-vous que Johnny Larose est une réincarnation de Saint Jean ?

J’ai bien regardé Rust et Rafael, je crois qu’on a décidé ensemble à ce moment de plus nous étonner de rien. Car ou bien on tuait ce mec tout de suite ou bien on se faisait à l’idée.  Et on a choisi de se faire à l’idée. Nous le regardions avec son araignée au plafond, sa moitié jaune citron, l’autre vert canard, sa queue de cheval couleur purin.

Oui, le Saint-Jean de l’évangile selon Saint-Jean. Et savez-vous, vous qui êtes mélomanes, que Ut l’ancien Do vient de Ut queant laxis premiers mots de l’hymne à saint Jean-Baptiste ?

Et donc, John, est en réincarnation d’ailleurs simultanée avec Jean le Pompiste.

Oui, celui qui extrait chaque matin son journal de son oreille gauche – si mes souvenirs ou mes avenirs sont corrects car je m’y perds parfois un peu - pour nous lire les propos de Bouddha.

Ces deux hommes ont besoin de se rapprocher, car, même s’ils n’en savent rien, ils sont une seule et même entité, un seul et même avatar de Saint-Jean, qui d’ailleurs n’en était pas à sa première apparition, dont Jonas, oui, celui de la baleine. Car il y a des incarnations simultanées, mais aussi bien entendu, nul n’en ignore, des incarnations consécutives.

Cela ne facilite pas l’élaboration d’un arbre généalogique solide.

Par exemple, connaissez-vous Jean de son nom de famille, Jean de son prénom, Jean-Jean de son surnom ?

Celui-là même qui est le meilleur ami de Jean, issu de Jean et père de Jean, qui a épousé en deuxième noce Jeanne devenue depuis, suivant la coutume, Jeanne Jean ?

Moi Annie j’ai dit, je connais un Jean aussi. Voici une devinette : un nègre, au fond du désert torride, il cuit, sans abri, et il est assis, le nègre, sur une patate.

Attends dit Rust, où tu nous amènes où là ?

Je vous amène à vous poser une question j’ai dit : un nègre dans un désert, brûlé par le soleil, assis sur une patate. La question est : quel est le prénom de ce nègre ?

Quel est le prénom de ce nègre ? J’ai répété

Je donne ma langue au chat a dit mon Rust, ils ont tous donné leur langue au chat.

La réponse est Jean j’ai dit moi Annie.

Comment ça, Jean, a dit Rust ?

Oui, Jean, j’ai répété, parce que : Jean négro : j’en ai gros : vous comprenez ? Jean négro sur la patate. Vous comprenez ?

Personne a eu encore une fois l’air de comprendre, personne comprend jamais quand je veux raconter quelque chose de drôle, je sais pas raconter, je raconte de travers.

N’empêche que Rust me regardait avec curiosité, on avait entendu cette blague ensemble, c’était Larose chez Florio, et je l’avais retenue.

Même si elle tombait à plat quand je la racontais, je l’avais quand même retenue, j’étais pas si conne que ça. Je me suis enhardie. J’ai une question j’ai dit à Polaroïd !

Vous qui vous baladez les doigts dans le nez en arrière et en avant, est-ce que vous aurez un jour finalement votre fameuse Lola ?

Il est devenu tout blanc, il a pris sa drôle de tête dans ses mains et on a entendu quelque chose comme une chanson triste qui devait être grecque comme lui, on a entendu plus ou moins « Tioré a poui mia gapilou » et d’autres trucs du genre et puis il a sorti sa tête en larmes et il a dit qu’on trouvait jamais ce qu’on cherchait car ce qu’on cherchait était pas ce qu’on cherchait même si on cherchait là où y avait des chances de le trouver. Et que si on voulait entendre gémir Dieu, y suffisait de prononcer le mot chercher, lui qui se cherche depuis la nuit des temps et qui ne trouve jamais que nous.

Et qui en a ras le cul.

On a entendu quelque chose comme « Eto kafi merla a disporéma ».

Mais je mettrais pas ma main au feu.

Polaroid avait les yeux hors de ses gonds et il a mis sa pierre djaspe rouge et son bazar dans son sac

en cuir et il nous a tourné le dos et il est parti tout nu dans l’air brûlant et on voyait sur le haut de son dos des traces de lanières comme quand on se fouette soi-même.

Mais c’était pas mon truc.

Moi, ça devait être fait par amour.

Même en pensant à une autre.

«Midina dé mina dominou» et puis on n’a plus rien distingué.  Déjà que...

 

Ta meilleure amie. Annie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lettre 9

La lame du Guadalquivir

Ma chère Julie,

Le Rust et le Rafael ils entrent dans des zones qui ressemblent à des églises ou à des cinés pornos où même s’il y a plein de monde autour de toi, tu sens jamais aussi fort à quel point y a personne et que tu seras toujours toute seule pour ta vie et pour l’éternité.

Et toujours ces musiques funèbres qui en finissent pas et une lapine en boufferait ses petits pour les protéger de ces lamentations.

J’emmène maintenant ces messieurs vers la Suisse, au rythme de leurs «cantes jondo » ou chants profonds, en tous cas profondément chiants.

Néanmoins j’ai tellement mal au cul que je peux mal de m’endormir et de mettre fin par accident à nos jours si heureux.

Le guérisseur m’a pas guérie, il a sans doute pas eu assez de temps. Je sens entre mes fesses comme une fleur écrabouillée dans ses épines et qui perd ses couleurs avec mon sang et son parfum avec le brouet que je peux pas toujours empêcher de s’échapper vu que j’ai plus la fermeture comme tout le monde.

Je me sentirais moins mal debout ou couchée, mais c’est assise au volant que je suis utile et que je mérite ma situation puisque que la dactylo du jeune écrivain pour accompagner voyage, c’est moi.

Ils sont assis côte à côte à l’arrière et à ma droite, sur le siège, il y a un casier de bouteilles. Leurs bras ont qu’à enjamber le dossier pour se servir. Je peux voir dans le rétro leurs tronches qui se débâclent d’heure en heure. C’est comme les pièces d’un puzzle, qu’on aurait donné un coup sous la table et qui se seraient disjointes. On voit bien ce que ça voudrait être mais ça n’y arrive plus parce que ça n’est plus ensemble. Et les yeux ont l’air d’appeler au secours pour que quelqu’un vienne resserrer les morceaux, mais personne vient.

Nous sommes arrivés à la Méditerranée dont tout le monde fait toute une histoire, en fin de soirée.

Le soleil éclairait déjà plus rien et je trouve qu’il peut commencer à rien éclairer dès le matin. Quand je pense à ma mer à moi, à Blankenberge,

Ostende, Heist et tout ça, de quand j’étais encore catholique !

Tu as ici devant toi, ils appellent ça une crique, une flaque plate pissée par des vieux qui ont plus de pression. Les terres autour c’est comme les bords cassés d’un pot de chambre.

On a cherché une crique, une fêlure pour passer la nuit, Rafael s’est roulé en dessous de la voiture, Rust s’est allongé sur la banquette arrière à portée de son casier et moi j’ai profité de ce qu’ils m’avaient oubliée pour m’évanouir dans la nature.

Je me suis endormie là où je suis tombée, bercée par les lances de la douleur et par les mouvements brefs de la flaque dans le pot de chambre.

Je me suis mise à rêver d’un peintre, que j’ai une affiche de lui là où je tenais un rade avec Mumu. Toulouse quelque chose il s’appelle.

Et Mumu me disait que j’avais tellement le feu au cul, que j’aurais été capable de me faire ce nabot. Et de fait, j’ai fait l’amour avec lui toute la nuit. Je sentais sa barbe sur mes joues, son haleine aux relents d’absinthe et sa préférence qui empêchait ma blessure de guérir.

Mais il était très gentil, il me disait des mots très tendres et pourtant je n’arrivais pas à lui en vouloir.

Quand j’ai ouvert les yeux, j’avais le visage écrasé dans des mauvaises herbes qui sentaient le pastis.

Il commençait à faire clair et Rafael mâchonnait une de ces tiges, accroupi à côté de moi. Il dit, les yeux au loin vers la mer :

Je voudrais être ton ami.

Il passait son grand cran d’arrêt d’une main dans l’autre, je lui ai demandé ce que c’était, y m’a dit c’est mon couteau, ça j’avais vu.

J’ai pas besoin d’un ami j’ai dit, j’ai déjà une amie, même qu’elle s’appelle Julie si tu veux le savoir et on aura un jour un enfant ensemble !

Et elle, elle a jamais fait l’ombre d’une enroule à personne. Savoir qu’elle existe et que je suis sa meilleure amie, ça m’empêche parfois de faire des choses pour plus jamais me réveiller.

Je voudrais être ton ami il a répété.

Je m’assieds toute la journée j’ai dit sur le souvenir de ton amitié !

Laisse tomber, je suis tellement conne et j’ai tellement besoin d’affection que je vais me jeter dans tes filets et que je vais encore en ramasser plein la gueule.

Je me suis levée et me suis éloignée pour me soigner.

C’était plein de buissons avec de belles couleurs et j’ai pensé Julie à faire un bouquet pour toi à sécher. Mais si Rust trouve l’autre en Suisse il est capable de prendre ton bouquet et de le lui donner. Alors j’ai rien cueilli.

Je pense beaucoup à toi, je pense que j’ai de la chance d’avoir une amie comme toi pour penser à elle et pour lui écrire. Je serais triste si j’avais personne à qui écrire. Car je fais quand même un beau voyage et si je l’écrivais pas à quelqu’un, personne le saurait.

Et même moi, je serais capable de l’oublier et j’aurais pas su le raconter à notre enfant. Que j’aime déjà comme s’il était là, même si ce sera toi que bien sûr il préférera et ce sera naturel et je serai pas triste ni jalouse, parce que tu es mon amie.

Ma chère Julie, pour continuer mon beau voyage on a tourné le dos à la mer, que je préfère lamienne, pour attraper la Suisse par le Nord de l’Italie. On s’est arrêté au bord de la Roya qui est un torrent avec des montagnes toujours mouillées autour et des nuages toujours très noirs au-dessus.

Tu dois être tout le temps trempée quand tu habites là. Ce torrent est très violent et des rochers verts tremblent dedans. Tu vois bien que c’est de l’eau sur des rochers et en même temps tu te demandes si c’est rien que ça, de l'eau sur des rochers, car ça fait comme des quintes de toux et des voix qui sifflent des trucs qu’on comprend pas mais qui sont pas des compliments.

Rust est venu mettre sa tête sur mon épaule et il m’a demandé si moi aussi j’entendais ces voix ? Tout de suite après, il m’a demandé comment ça s’appelait ce qu’il allait me faire.

J’ai dit :

Si ça a l’air que tu me fais quelque chose, ce sera de ma faute mais jamais, au grand jamais, de ta faute à toi.

Il m’a regardée sur le côté avec ce sourire qu’il a dans les moments où il commence à m’aimer et que c’est trop fort pour me le dire.

C’est avec ce sourire là qu’il m’a poussée dans l’eau. J’ai glissé dans le tourbillon et je me suis laissée aller.

Après, on m’expliquera qu’une masse rocheuse, qui avait pas bougé depuis des millions d’années, s’est décrochée de sa base, a basculé vers moi qui étais dans l’eau tout entière même avec mes cheveux.

Puis ce building a dévié lentement pour aller s’écraser plus bas, à des centaines de mètres plus bas, dans un fracas que même dans l’eau mon train dans mes oreilles s’est mis en route.

J’ai fait aucun geste pour empêcher le Rafael de me sortir de l’eau, j’étais encore une fois distraite, je

réfléchissais.

Quand on comprend pas un truc tout de suite, se noyer un peu est un bon truc, on réfléchit beaucoup plus vite et c’était clair que Rust il avait raison de me foutre à l’eau. C’était à moi de comprendre à quel point l’importance de l’autre se trouvait dans ce qui lui manquait à la main.

Je me suis rappelée, pendant le fracas du rocher, toutes les fois où il avait essayé de me le dire, j’ai très bien vu ce qui me restait à faire. Je veux le faire. C’est sans doute pour ça que j’ai pas empêché

Rafael de me sortir du trou.

Ils m’ont fait sécher sur un grand rocher lisse et noir.

Sous la pluie, on sèche plus vite que dans le torrent. Entre les gouttes de la pluie, y a des espaces qu’y a pas dans l’eau.

J’ai dit :

Je vous demande pardon, j’ai encore une fois pas fait attention, quand y a l’occasion de faire chier quelqu’un, j’ai le flair.

Je me sentais en paix, je savais où j’allais.

Pour me sécher encore plus vite que sous la pluie on est remonté en voiture et Rust a voulu voir Notre Dame des Fontaines, une chapelle bâtie sur un ancien lieu de culte des eaux.

À l’intérieur Rust est devenu raide, c’était peut être l’herbe fumée, devant une peinture. J’ai lu que c’était Judas Scariotes peint par Canavesio au 15ème siècle. Judas il est pendu. On lui a ouvert le ventre comme avec une hache et ça doit être son foie et ses intestins qui dégoulinent dehors.

Un singe avec des ailes et des griffes en arrache une espèce de bébé qui ressemble à l’apôtre.

Le Judas, il regarde ce qui lui arrive, roule une pelle et jette ses yeux blancs en l’air. Il a de longs doigts raides aux mains et aux pieds, mais je trouve pas qu’y a là de quoi se pétrifier.

Rust s’est tourné vers moi, il a dit doucement je pense à tout ce que je t’ai fait depuis l’Impasse et pire, à tout ce que je t’ai pas encore fait.

J’ai arrêté de respirer pour éviter de lui crier que je l’aimais. Rafael était accroupi sur le seuil de la chapelle et tranquille fumait son joint. Ses yeux grésillaient ferme quand nous sommes arrivés au

poste frontière. Mais c’était pas son joint que les douaniers lui reprochaient, il était question de papiers, d’autorisation de séjour. Les douaniers mettaient beaucoup d’énergie dans la discussion et nous regardaient tous trois avec beaucoup d’attention. Ce poste frontière est sur le col de Tende, isolé en montagne, ils devaient pas voir passer grand monde, y devaient en avoir un peu marre de se sucer entre eux et on était une petite attraction.

Le Rafael menait ça pied à pied à pied comme un qui a l’habitude mais le ton a monté et il a été question de ne pas nous laisser passer la frontière. Là, Rust est intervenu et a parlé de Villars Chésières et de délais à pas dépasser s’il voulait avoir la chance de récupérer la femme de sa vie qu’il avait perdue parce qu'elle avait perdu quelques doigts. J’ai eu peur qu’on ait encore une fois droit aux cheveux, aux yeux, aux perles, aux orteils à l’odeur de miel et à toute la lyre. Mais les douaniers se sont pas montrés amateurs de poésie nuptiale.

Par contre…

Il y a eu quelques échanges en espagnol et en italien pendant lesquels on commença à «ne pas me regarder»  avec attention .J’ai assez vite compris que les douaniers s’engageaient à fermer un peu les yeux si Annie Stella s’engageait à ouvrir un peu son cœur.

J’ai regardé Rust, il a haussé les épaules.

Ils ont été chouettes, ils étaient quatre et j’ai pu choisir, j’ai pris le plus moche avec du bide et plein de dents grises qu'il avait oublié de se nettoyer entre.

J’avais pas envie qu’on ait quelque chose à me reprocher, j’avais déjà fait assez de conneries comme ça.

Le fonctionnaire a été rapide. C’était debout derrière la baraque et au-dessus de son épaule y avait

un joli paysage de montagne, le genre de truc que Noeud Pap aurait aimé mettre sous verre.

Nous avons quitté le poste frontière dans le quart d’heure.

Dans la voiture, assis juste derrière moi, le gitan a dit gentiment

Je m’en souviendrai.

Ils s’attendaient sans doute à ce que je dise moi aussi. J’ai rien dit et Rust m’a fait signe d’arrêter près d’une cabine dans un drôle de village accroché à des rochers.

J’étais à peine dans la cabine qu’une colonie de choucas a foncé dessus et a tapé du bec en criaillant sur les vitres comme si ils avaient reconnu en moi la chose à abattre.

Selon les indications de Rust j’ai téléphoné à l’hôtel des Burne à Fontanay, près d’Aigle, pour qu’ils nous réservent la chambre qu’il avait occupée avec elle et qu’ils nous tiennent au frais d’innombrables décis de Gamay.

J’ai demandé s’ils l’avaient vue, l’autre avec sa Tulipe, si par hasard elle n’avait pas réservé aussi. On m’a répondu qu’on voyait pas bien de qui je voulais parler. J’ai dit que ça avait pas d’importance,qu’il n’était plus avec la même femme.

Le père Burne, qui devait pas être à son premier déci m’a répondu que je pouvais pas savoir à quel point il s’en foutait.

Le soir même nous étions attablés chez eux et dévorions une raclette, je connaissais pas.

On présente le fromage à la flamme d’un feu de bois, on racle la surface fondue et on l’étale sur l’assiette. Ça se mange avec des patates en chemise et un tas de trucs vinaigrés. C’est très bon et onboit du vin blanc d’Aigle, d’Olon ou du Fendant et pour finir du Kirsch

Si on arrive à manger 32 raclettes, on a la 33ème gratuite

Aucun de nous a tenu à profiter de la coutume.

La chambre que j’ai occupée avec Rust était la même qu’il avait occupée avec elle. Il devait être très ivre ou très fatigué ou les deux, car ça avait pas l’air de lui faire grand’ chose.

J’avais beau lui répéter :

Mais tu es arrivé, mais tu es enfin arrivé !

J’ai passé en revue le périple qu’on avait parcouru pour être là, il s’étirait, il baillait, puis un peu plus tard, il a tiré mon bras en dessous de sa tête et il a ronflé dans mon oreille presque aussi fort que mon train.

Le lendemain matin je lui ai dit qu’il n’aurait sans doute plus besoin de moi et est ce qu’il voulait que je m’en aille pour pas les déranger pendant leurs retrouvailles, mais il a insisté, il avait des dispositions à prendre pour la récupérer, il avait besoin de mon aide, j’allais pas le laisser tomber à deux doigts de la main coupée !

J’ai bien compris l’allusion, on était bien sur la même longueur d’onde.

Je suis descendue à Aigle avec lui pour retirer de l’argent à la banque, un employé bigleux m’a demandé si je me sentais bien, il y avait aussi une jeune femme en robe verte debout devant un classeur.

J'ai dit qu’en effet je me sentais un peu fatiguée.

Qu’on avait commencé sur un sommier avec des piques Impasse de la Poupée à Bruxelles non loin d’où j’avais refusé qu’on me brûle le bout des seins parce qu’on m’avait arraché en Hollande un sourire qui servait à rien pour m’en coller un autre qui servait à rien non plus de sorte qu’on avait fait un détour par les Baux de Provence où au sortir d’une grotte miraculeuse Polaroid tout nu à part le visage peint en jaune et vert et sous la haute protection de l’Araignée m’avait promis un enfant avec mon amie Julie que j’avais failli perdre de justesse en me noyant par maladresse dans la Roya sous un rocher de milliers de tonnes qui s’était déplacé rien que pour moi quasi sous les yeux en dedans et la langue en dehors de Judas Scariotes qui s’exprimait aussi par les intestins et le foie avant que le douanier d’une grande délicatesse m’autorise à regarder le joli paysage par dessus son épaule que Noeud Pap qui m’a appris à nous conduire et aidé à me débrouiller mieux en français car je suis née Klettenklap mettra un jour ou l’autre sous verre dans la cage d’escalier de Poupoune dont il aime le mari et on était arrivés hier soir à Fontanay pour les dernières procédures de notre réunion avec la main coupée et qu’on allait tenter de remettre tout le monde ensemble.

Personne a eu l’air de trouver qu’il y avait là de quoi se sentir fatiguée.

Oui mais moi je l’aime j’ai dit à la robe verte.

Alors c’est différent a dit la robe verte. Les femmes se comprennent.

Et lui il va pas bien car il a encore rien bu j’ai dit.

Elle a regardé les mains de Rust qui tremblaient sur les billets, elle a dit :

Le Café Suisse, près de la gare, il est ouvert.

Il a bu cinq décis et on s’est senti mieux tous les deux, on est remonté à Fontanay, il a encore bu deux, trois décis, on se sentait de mieux en mieux.

Il a dit :

C’est encore ce qu’il y a de mieux à faire dans ce pays. On peut skier aussi, mais je n’ai pas d’équilibre. On peut marcher aussi, mais j’aime marcher sans but. Et ici, j’en ai un.

Fontanay est situé en hauteur.

Dans leur chambre où il a égrené bien des souvenirs, je me suis de nouveau alitée. J’avais une belle vue sur le glacier en face et sur le château d’Aigle entouré de vignes. Il était debout à côté du lit et

il a dit :

Tu as entendu ?

Non, quoi ?

Madame Burne appelle, sûrement un téléphone pour moi.

D’où ça, tu crois ?

Ben de Gai matin, j’ai demandé à Madame Moraz, la directrice de l’institut de m’avertir de son arrivée.

Il a dévalé l’escalier quatre à quatre jusqu’au bar, j’ai entendu :

Oui, bon, merci, j’arrive, je vous remercie. Est-ce qu’elle est seule ? Oui ? Je vous prie de m’excuser, Madame Moraz, je vous prie de m’excuser Madame la directrice. Elle n’est donc pas venue avec un autre homme ? J’ai beaucoup de difficulté à vous demander ça : est-ce qu’elle a un peu l’air de m’attendre ? Quoi, elle vous a demandé si vous aviez de mes nouvelles ?

Il a raccroché, il a laissé le déci qu’il avait commandé et il est remonté dans la chambre.

J’étais maintenant assise sur le lit et je lui tournais le dos. C’était des lits jumeaux que nous avions rapprochés avec de gros édredons en plumes d’oie.

Je pars Annie, elle est là, elle m’attend, je crois que. Je suis pas arrivée à me passer les doigts dans les cheveux, je savais pas ce qui m’arrivait mais les doigts de mes mains et de mes pieds se contractaient de plus en plus souvent et de plus en plus. Je l’entendais danser sur place comme quand on doit pisser. J’ai rien dit.

Annie, est-ce que tu m’as bien compris ? C’était ce que nous faisions, c’était notre seule raison de voyager ensemble, chercher après elle et je l’ai trouvée et elle m’aime encore.

Madame Moraz m’a dit qu’elle m’attendait, j’ai commandé un déci, je l’ai même pas bu. Tu n’as pas l’air de comprendre que je suis sauvé. D’ailleurs je sens que je peux conduire, je vais juste demander à l’hôtelière de m’accompagner pour la route.

Il vaut mieux Rust a continué, que ce soit pas toi qui m’accompagne, avec l’allure que tu as et dans l’état où tu es tu risques d’effaroucher celle que nous cherchons depuis si longtemps et d’encore une fois tout faire foirer.

Il a quitté la chambre en dansant d’un pied sur l’autre.

Ma chère Julie, ce que je te raconte à partir de maintenant, je le tiendrai de Madame Burne que Rust emmène avec lui.

Pour arriver à Villars Chesières il faut descendre en ville et en sortir par la gauche dans le sens opposé à Lausanne, direction Olon.

La Burne a eu peur qu’à cause du temps, dans les hauteurs, la route soit fermée. Il aurait dû faire placer des chaînes ou bien prendre le train jusqu’à Bex, puis le train à crémaillère jusqu’à Villars, mais la route était ouverte. Ils ont traversé Olon, commencé à grimper sous bois puis à découvert et ils ont vu, couvertes de neige, les montagnes qu’il allait faire escalader à la Volvo.

Il a raconté à la Burne comment ce voyage avait commencé, quand il me disait « à gauche » et que

nous tournions en rond.

Il a dérapé, il s’est énervé et la voiture a commencé à glisser sur la longue prairie en pente douce qui bordait la route, elle s’est arrêtée contre le tronc d’un mélèze, un kilo d’épines a obscurci le pare-brise.

Il a voulu la relancer, les roues ont patiné, il s’est énervé de plus en plus.

Pourquoi on avait pas fermé la route ?

Les Suisses étaient des thons, excusez-moi madame Burne, s’il la ratait, il écraserait tous les Suisses, sauf vous madame Burne.

À force de manœuvres, les pneus ont trouvé quelque chose à mordre, il a retrouvé la route et la voiture a recommencé à monter. La Burne se souvient très bien, il était en train de chantonner quelque chose en andalou et tout à coup la voiture a pivoté sur place, tête à queue, la prairie en pente douce qui était à droite se trouve maintenant à gauche, au lieu de monter ils descendent. Ça s’est passé si vite qu’ils ont pas eu le temps d’avoir peur. Il a même pas eu le temps de songer à s’arrêter de chanter. Il s’est mis à rire pendant que la voiture, bien au centre de la route, sans honte et sans heurt, tournait tranquille le dos à la bonne direction. Il riait toujours pendant qu’ils retraversaient Olon et même plus loin sur la route d’Aigle.

Il a dit à la Burne qu’il s’imaginait en arrivant à Fontanay la tête d’Annie, ma tête, quand il allait me donner de grandes claques dans le dos :

Sacrée Annie, vieille branche, qui espérait pas me voir si tôt !

Viens que j’embrasse tes sacrées grosses joues et tes trois fossettes.

Mais, dira Madame Burne, et l’autre, la femme que vous cherchiez, qui vous attend ?

Elle ? Ben encore ratée ! Seulement faudra que je fasse vérifier les amortisseurs, j’ai idée que ce tête à queue est pas dû au hasard.

Et si on prenait le train jusqu’à Bex dira la Burne, puis jusqu’à Villars et de là à pied jusqu’à Gai Matin ?

Vous pensez Madame Burne ! Longtemps qu’elle se sera tirée, elle se sera dit s’il est pas plus pressé que ça, c’est qu’il ne tient plus des masses à moi !

Quand Annie cessera de faire son enfant gâtée on se remettra ensemble à sa recherche et on la ratera plus.

Vous avez par hasard pas envie de baiser, vous, comme ça, dans la journée ?

Nous avons éraflé une voiture à l’arrêt me dira la Burne et je ne suis pas tout à fait sûre qu’on n’a pas un peu écrasé un chien blanc avec des taches noires.

Le mur a aidé votre ami à arrêter la Volvo au bas de l’hôtel, mon mari est venu à notre rencontre, il avait l’air furieux et agitait les poings serrés au-dessus de sa tête et il disait en plusieurs de nos

langues suisses que vous deviez quitter l’hôtel tous sans exception : le métèque, le soûlard et la givrée.

Excusez-moi, madame Annie, vous connaissez les hommes. Surtout lorsqu’ils ont bu.  Et surtout lorsqu’ils ont pas bu.

Voilà, voilà dira madame Burne à son mari, viens donc boire un déci avec moi et explique-moi calmement ce qui s’est passé.

Elle disparaît un moment avec son mari puis elle réapparaît auprès de Rust.

Votre amie, Annie je crois, avec qui vous voyagez.

Oui, nous allons sans doute reprendre la route tout de suite.

Oui, non, excusez-moi mais elle devra rester un moment en Suisse.

Madame Burne s’est grattée sous les bras d’un air gêné et alors Rust a appris que moi, Annie Stella, j’avais eu un accident.

Ma Chère Julie, Rust avait quitté Fontanay et était parti avec la

Burne à Villars Chesières. Je suis assise sur le lit dans la chambre d’hôtel, je pense à mon projet, je regarde par la fenêtre, je vois les montagnes, je suis souriante. Je suis contente, j’ai fait un beau voyage avec Rust, j’ai vu toute la France, toute l’Italie, toute la Suisse et maintenant je me demandais comment j’allais faire. J’allais d’abord descendre dans la cuisine et chiper de quoi … Or, j’ai pas eu à me bouger, les rouages se sont mis en place, ils se sont mis à tourner et j’ai même pas dû ajouter l’huile.

Le gitan est entré dans la chambre et il m’a demandé si je savais à quel point on était, lui et moi, tous les deux dans la même valise.

Je sais pas si j’ai tellement envie d’être dans une valise avec toi, je lui ai dit.

Il a souri et j’ai vu sur ce masque écrasé, au coin des yeux, quelque chose de triste de tendre de gentil que j’avais pas encore vu. Annie, fais gaffe à tes fesses que je me suis dit.

J’ai deux, trois trucs à te dire il a dit.

Il m’a demandé quelle était d’après moi la nature de son lien avecRust. J’ai répondu :

Un, vous êtes une paire de pédoques. Deux, vous êtes une paire de pédoques. Trois, vous êtes une paire de pédoques.

Peut-être que tu as raison, peut-être que tu as tort et l’un n’empêche pas l’autre, j’ai juste une autre idée en plus. Je voudrais que tu t’éloignes de moi, va te mettre près de la fenêtre qu’on puisse te voir de la route, tu te sentiras plus en sécurité, moi je resterai ici à distance.

Moi j’ai fait ça, je me suis assise sur l’appui de fenêtre, il m’a demandé si je me sentais bien et Rafael Vargas, avec une grâce de danseur, s’est mis tout nu.

Alors je me suis rappelée que je me demandais souvent dans le Midi si c’était normal, avec la chaleur qui nous faisait bouillir la moelle, de rester couvert comme il le faisait avec toujours toutes ses nippes à ras des mains et du cou.

Maintenant je comprenais.

Rafael Vargas était qu’une croûte avec des traînées de sang et des nuages de poussière blanche dessus. Et son sexe, Julie, moi qui pensais qu’ils m’avaient prise à deux à la fois dans la grotte, je pensais maintenant qu’il pouvait n’y avoir eu qu’un seul homme à me faire l’effet de deux. Tu te rappelles la tige des choux de Bruxelles ?

D’instinct j’ai serré les fesses, j’ai senti un éclair de douleur torride comme aux Baux, j’ai cru que j’y étais de nouveau, mes genoux ont plié, le train m’est passé dans la tête.

J’ai tellement senti de trucs que j’ai plus rien vu, alors que j’avais les yeux écarquillés.

Quand j’ai vu de nouveau, Rafael s’était déjà rhabillé, il y avait plus rien que sa tristesse dans toute la chambre, comme une mer de beurre rance.

Rust est un mec tordu, loco perdido, il a dit, attiré comme une mouche à merde par la merde.

Ma peau l’attire peut-être plus que ma voix. Je sais ce que tu as l’intention de faire, je sais ce que tu veux dire quand tu dis «moi, je veux même bien».

Tu auras peut-être grâce à ça, et c’est même pas sûr, la malchance de le garder.

Mais si tu es décidée, je peux t’aider.

Nous autres nous connaissons bien les lames. Elles nous servent à nous nourrir, nous défendre, nous guérir. Mon père, quand on avait un problème, nous opérait au pied du mur d’un hôpital.

Si les choses tournaient mal on pouvait toujours espérer qu’un toubib s’occuperait de nous mais la plupart du temps on en avait pas besoin.

D’ici, j’ai déjà prévu d’appeler l’ambulance.

Peut-être bien que grâce à ce que nous allons te faire, tu vas te le garder ton Rust.

Peut-être que non.

Le Rafael s’était mis à me parler comme dans une église où y aurait eu quelqu’un qui écoute. Il m’a dit qu’il avait compris depuis le début cette histoire de main, il a sorti son cran d’arrêt et nous nous sommes dirigés vers la salle de bains.

Une dernière chose a dit Rafael, je regrette rien de ce que je t’ai fait et d’avance rien de ce que je vais te faire. C’est dans ma nature.

J’ai rien senti de sorte que j’ai même pas rigolé.

J’ai eu en tous cas moins mal que dans le film où je tenais le beau rôle dans la grotte des Baux. La lame de Vargas est tellement fine que c’est comme si on coupait dans la main de quelqu’un d’autre.

J’ai senti une vibration dans tout le corps, j’ai perdu les pédales, qui était qui faisait quoi à qui et

comment et pourquoi ? !

Un mouvement dans et autour de ma main un poulpe a lancé son encre derrière mes yeux au fond de la mer du Nord un cabillaud peint à moitié en jaune à moitié en vert a serré très fort un garrot à mon bras j’ai entendu la voix de mon grand-père quand il remontait ma culotte et qu’il me disait que j’étais une petite fille bien sage une petite fille qui allait rien dire à personne ni à Ma ni à O’ Ma, puisque c’était la petite fille qui avait voulu ça.

Rafael a été tout le temps près de moi, en tous cas, je le voyais chaque fois que je remontais du trou.

De ma chambre à la clinique je voyais un très beau paysage, comme sur les photos de calendriers suisses que Noeud Pap met sous verre dans sa vieille maison. J’aimerais bien le voir, j’aimerais bien s’il était ici.

La chirurgienne est espagnole, Rafael lui a parlé beaucoup et personne m’a posé de question.

Je préfère parce que j’aurais répondu des conneries et j’aurais encore une fois compliqué les choses. J’ai compris qu’ils ont parlé du reste de ma main qu’on aurait pu recoudre, mais je me fous aussi bien du reste de ma main que je n’ai plus que du reste de ma main que j’ai encore.

On me laisse pas partir tout de suite, c’est pas à cause de ma main dont on tient toujours à me dire, je sais pas très bien pourquoi, qu’elle est très belle. Non, on me garde à cause de mes crampes qui me font d’ailleurs rigoler surtout dans les pieds et la mâchoire.

J’avais ça déjà avant d’arriver ici, depuis la grotte, peut-être, je sais pas. Je n’ai pas l’habitude de m’en faire pour si peu. Mais ces gens- là c’est leur métier de s’en faire pour ce qui d’ailleurs les regarde pas vu que c’est pas à eux que ça arrive.

Ils ont parlé de tétanos et j’ai fait des jeux de mots avec tétons et Annie que Rafael comprenait pas, il me regardait avec amitié.

Je crois que ça nous avait fait du bien à tous les deux qu’il coupe dans quelque chose.

Je sais plus au bout de combien de jours, Rust est arrivé dans ma chambre, y avait un gros nuage si gros sur la montagne qu’on voyait plus la neige et comme ça son père l’aurait pas mis sous verre.

Ma pauvre Annie qu’il me dit, je me rappelais plus qu’il était si petit, si gros et si attachant.  Y s’est assis au bord du lit et j’ai eu des flèches au cul au cœur et dans ma main.

Mais qu’est-ce que tu m’as encore fait là ? Je suis certain que c’est pour me faire penser à l’autre. Mais tu as encore une fois tout fait de travers, tu t’es trompée de main, ça me fait aucun effet. L’autre, c’était à l’autre. Mais je comprends, tu as voulu préserver la main dont tu te sers le plus.

Il était de très bonne humeur, j’ai appris par Rafael qu’on surveille de très près ta température, on craint que tu ne nous fasses encore je ne sais quoi.

Ça me faisait plaisir de le voir et de le voir de si bonne humeur, il avait bonne mine, ses mains tremblaient pas, sa voix non plus. Rust a dit :

J’ai parlé de toi à une jeune femme qui s’appelle Lucille et qui a aussi mis son gosse au pensionnat à Gai matin. Elle loge quelques jours à Fontanay. Je ne suis pas venu tout de suite car je passe beaucoup de temps avec elle. Je lui ai raconté que je connais quelqu’un qui va peut-être mourir du tétanos. Elle m’a dit :

Ah oui, la gangrène !

Pourtant Annie, je me suis renseigné, il n’y a aucun rapport entre ces deux maladies, si ce n’est que, mal soignées, elles entraînent toutes les deux la mort.

J’ai trouvé un dictionnaire dans la bibliothèque des Burne, je l’ai apporté à Lucille et elle a été surprise :

Gangrène : du grec gaggraïna, pourriture. Une espèce de gangrène, l’humide, a une odeur nauséabonde.

Tétanos : du grec tetanos, rigidité. Maladie infectieuse caractérisée par des contractures musculaires. La température y est élevée.

On y a constaté jusqu’à 44 °C. C’est pour ça qu’ils sont tout le temps là avec le thermomètre, Rust a expliqué.

Le tétanos, une fois déclaré, est le plus souvent mortel.

Le tétanos est donc plus décisif a continué Rust avec entrain, mais moins dégueulasse.

Je n’ai pas l’impression qu’en cas de gangrène, j’aurais envie de rester avec toi jusqu’au bout. La question ne se pose d’ailleurs pas, Lucille, c’est le nom de ma nouvelle amie, m’a proposé de remonter à Bruxelles avec elle. Pendant que j’avais le dictionnaire sous la main, je l’ai consulté sur deux mots que Lucille dit de nous, car je lui ai un peu parlé de toi et moi, histoire de rigoler.

Misogyne : du grec Misein qui veut dire haïr et de Gunê qui veut dire femme. Ce terme désigne une personne dont la misère consiste à ne pas pouvoir aimer les femmes.

Masochiste : de von Sacher Masoch, romancier autrichien. Qualifie une personne à qui sa sensibilité permet de savourer le plaisir au sein de la douleur.

Il paraît qu’on peut dire mazette quand miso rencontre maso !

Rust a eu l’air de s’amuser beaucoup sur cette dernière phrase puis il a dit

Lucille est intéressée par ma recherche, elle va d’ailleurs pouvoir m’aider, elle croit disposer déjà de quelques indices. J’entends souvent dire que les femmes que vous cherchez courent les rues, encore faut-il prendre les mêmes rues qu’elles.

Quand tu n’as pas voulu me conduire à Gai Matin et que j’ai été obligé de prendre la Volvo, j’ai pu constater à quel point ça pouvait être dangereux. Je n’ai pas les réflexes, pas les gestes qu’il faut. Vivre avec une fille comme toi Annie n’a rien arrangé. Je laisse la voiture à Fontanay.  Lucille me remonte dans la sienne.

Si tu ne survis pas, pour une raison ou pour une autre, quand tu n’auras plus besoin de garde malade, Rafael n’aura qu’à se charger de la Volvo.

Ou bien, je descendrai la chercher avec « elle » quand je l’aurai retrouvée et que donc je serai guéri, que je ne boirai plus et que je pourrai conduire.

J’ai appelé Larose, je lui ai expliqué le bourbier dans lequel tu nous mettais. Somme toute, c’est un peu sa faute, ça a été son idée au départ de nous taper ensemble ! Je le vois encore avec sa gueuleenfarinée chez Florio :

Rust, il y a Annie Stella qui tangue dans le quartier, etc. on connaît la suite.

Lui aussi veut descendre et m’aider à remonter et Jean le pompiste aussi. C’est pas les gens qui veulent m’aider qui manquent.

Mais puisque ça roule avec la Lucille et qu’en plus on pense faire quelque chose ensemble, allez, j’y vais, je veux pas la laisser trop longtemps seule, c’est une fille sensible et elle va pas des masses en ce moment. Je t’envoie le Rei gitano que j’ai trouvé accroupi dans le couloir à mon arrivée.

Il s’est levé. Au fur et à mesure qu’il parlait, les flèches avaient augmenté en nombre et en intensité et je devais tout le temps me retenir de rire pour pas le froisser, tellement j’avais mal. J’ai été contente de revoir Rafael, je lui ai rien dit, d’ailleurs y me demandait rien.

On s’est amusés à celui de nous deux qui crispait le plus fort la mâchoire, les pieds et une main. Dehors l’obscurité était tombée et avait avalé le gros nuage avec le reste.

Quand l’infirmière a regardé le thermomètre le soir, elle a eu un  drôle d’air.

Mais est-ce que cette Lucille va s’en tirer avec mon Rust ?

J’aurais bien voulu la voir pour lui filer quelques tuyaux, j’aurais vraiment bien voulu la voir, elle allait avoir besoin d’aide.

Elle allait avoir besoin d’aide.

Ta meilleure amie. Annie.

 

Fin de la lettre 9

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Je sui

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Lettre 10

De Juda à Julie

Julie, je ne m’attendais pas à ça de ta part mais je continue à penser à toi comme à ma meilleure amie et à t’écrire car je sais pas à qui écrire d’autre et que je veux que rien se perde pour notre enfant surtout si c’est un fils et que tu voudras de lui tandis que si c’est une fille.

Un jour en Suisse, j’ai été guérie, en tous cas tous ces gens qui se mêlent de ce qui les regarde pas ont dit que je l’étais. Maintenant que je suis amputée, on voit plus clairement ce que j’ai toujours été : quelqu’un à qui il manque quelque chose.

Quand je dis ça à Rafael, il me répond qu’à propos d’amputée, j’ai pas fini de l’être, je sais pas ce qu’y veut dire, peut-être que quand que je délirais il a entendu que je donnerais l’enfant à quelqu'un comme toi..

Nous sommes remontés à Bruxelles, sans accident, grâce à ce que Rafael est tellement dangereux au volant qu’il m’a laissé conduire et que je me débrouille mieux avec une main que lui avec les deux.

Tu mènes le « coche » comme je mène le chant y me dit Rafael, avec des modulations subtiles.

J’ai pas voulu savoir ce que c’était des modulations sinon j’aurais eu droit à un récital et c’est pas parce que maintenant je supporte mieux l’homme, que je me suis mise à aimer ce qu’il chante, merci bien !

Modulations ou non, Rafael, même s'il avait eu 20 ans d’écolage avec Noeud Pap, Rafael, tu lui donnes une auto et il va encore te trouver le premier trou pas cher pour te la planter au fond.

A propos de Noeud Pap, je l’ai appelé de mon bistro. Comme on a du te le ragoter je l’ai rouvert avec Mumu qui est pas si mauvais que ça malgré son marteau, ses clous et ses défilés guerriers congolais.

C’était pour demander au vieux l’air de rien ce que je devais faire de la voiture et malgré que je retenais ma langue à deux mains j’ai pas pu m’empêcher de demander des nouvelles de son gros petit Rust.

Juste ciel madame Annie que je suis heureux d’entendre le son de votre voix. Les rumeurs les plus invraisemblables circulent sur vous, ma jeune amie. Ma charmante Poupoune, vous savez, Madame Rhubarbe, a beau me répéter : Clovis, cessez donc de vous faire du mauvais sang, il sera toujours temps de vous en faire quand vous serez en face de l’affreuse réalité.

Mais même ces réconfortantes paroles n’arrivent pas à apaiser mes inquiétudes. Avez-vous de votre côté vu mon fils ces derniers jours ? Je n’ai plus eu de nouvelles de lui depuis qu’il m’a chanté au téléphone que tout allait très bien, madame la marquise, ce qui me fait craindre le pire. Sans vouloir dire ceci ou cela, simple manière de parler, je ne suis pas tout à fait certain que tout aille si bien que cela. Ne serait-ce que par rapport au niveau de la mesure de la nationalité de la famille de l’origine de la personne avec qui Rust est maintenant … cette Julie Morelli…

Moi Annie, ton origine je m’en foutais, c’était la fin de ma si belle histoire d'amour si belle.

Julie, comment as-tu pu me faire ça ? J’ai pris la nouvelle que tu t’es mise en ménage avec mon Rust comme un sac de clous dans la gueule, ça m’a fait beaucoup plus de mal que tout le mal qu’on a pu me faire jusqu’ici. Toutes les pétasses qui étaient venues taquiner mon goujon Queue d'ours s’étaient retrouvées le cul par terre et je savais que la Lucille qui allait le remonter de Fontanay et avec qui il avait des « projets » pouvait déjà préparer son coccyx. Mais Julie Morelli, c’était une autre pointure. Même avec mes mains complètes, je flottais dans ses gants, elle était la plus grande dame que j’avais jamais connue et même, une partie de moi était fière pour mon Rust de se l’avoir tapée.

Parfois je suis triste, parfois je suis en colère, parfois je suis contente. Parfois je suis triste, en colère et contente en même temps.

Alors j’en sors pas très bien et je me file une tanne, j’ai repris du poids, Charles Aznavour, l’air d’un boudin et l’habitude de boire mes 6 stellas au réveil.

Mumu défile avec conviction, il s’arrête pour embrasser mes joues et pour me dire qu’il préfère quand je suis là, plutôt que quand je suis pas là.  Surtout avec quelqu’un d’autre.

J’ai demandé à Noeud Pap, puisqu’il avait lui-même abordé le sujet, ce que Rust avait voulu dire par «que tout allait bien».

Vous savez, Madame Annie, les marais et les crotales et les cris et les sursauts et ce que vous appeliez gentiment ses abattages… il paraît que grâce à cette… comment encore ?

Morelli, Julie Morelli.

C’est cela même, Morelli, quelle mémoire que la vôtre !

Julie est ma meilleure amie.

Une amie à vous ? ! Permettez-moi de m’interloquer. Non seulement par rapport au niveau de l’origine, mais vous enlever notre Rust, sont-ce cela des manières qu’on est en droit d’attendre de la part de ce que vous appelez, avec votre cordialité habituelle, votre meilleure amie ?

Je le voyais au téléphone, nœud papillon, robe en soie, main sur le front, statues autour.

Moi, j’aurais bien aimé être là avec lui et peut-être que c’était Julie maintenant qui irait vivre dans la vieille maison avec les roses derrière et à qui il demanderait s'il devait l'appeler madame ou mademoiselle.

J’ai voulu le distraire un peu, je lui ai dit que notre voyage s’était bien passé, que nous avions fréquenté des gens instruits, des artistes lyriques, des guérisseurs, que j’avais perfectionné mon français, appris l’espagnol, le grec, l’italien et le suisse et que j’avais fait tellement de progrès en voiture que je savais même conduire d’une main.

J’avais traversé quasi toute l’Europe,

J’avais même mangé de la raclette.

C’était un jour où j’avais tellement d’appétit que je m’étais mordue dans la main et qu’on avait du me faire des points de soudure. J’en avais profité pour guérir du tétanos qui est pas la gangrène malgré les bruits qui courent. Car tétanos vient d’une part et la gangrène d'autre part et qu’on m’a traitée avec le thermomètre qui m’a retenue en Suisse avec la voiture de Rust. Et qu’est-ce que j’en faisais, mon bon monsieur, moi, de la voiture ?

Ma foi, Madame Annie, si cette voiture peut vous être de la moindre utilité, en attendant de vous arranger avec mon fils … Vous n’avez vraiment aucune idée d’où il peut se trouver ? Si par bonté d’âme, vous avez gardé quelques contacts avec cette Morelli je vous serais obligé, par son biais peut-être, de tenter de savoir quelque peu….

Mais personne savait rien, à part ce que tout le monde savait et que j’ai appris par Eczéma, qui tenait la Gueule de Bois, à la place de Julie.

Je me suis assise au bar, j’ai pris une Stella avec un Martini dedans, ça fait tango, et j’ai demandé des nouvelles.

Eczéma m’a raconté qu’un soir, toi Julie tu as eu un rendez-vous avec lui Rust :

Tu sais «le dingue» qu’elle me dit la Eczéma !

Oui je savais.

Et depuis lors on avait plus vu ni l’un, ni l’autre. Le bruit courait que toi, Julie, et lui vous étiez descendus à deux dans le midi, mais ça, Julie, je t’aime encore bien, mais ça j’ai pas laissé passer.

Car c’est avec moi, avec personne d’autre, que Rust et moi nous étions descendus dans le midi et que nous avions traversé quasi toute l’Europe.

Et c’était pas parce qu’on était remonté en pièces détachées, le Rust devant, moi derrière, que ça on allait me l’enlever.

La Eczéma a voulu insister et elle a failli se faire racler ses éruptions sur le trottoir. Elle se serait retrouvée après avec la peau lisse comme la lame de Vargas. On va me maltraiter sur un tas de trucs, même sur le tétanos qui est pas la gangrène, mais toute ma vie je serai intraitable sur ce sujet là :

La dactylo du jeune écrivain qui cherche dactylo pour accompagner voyage, la dactylo, c’est moi.

J’ai demandé si on était déjà allé voir à ton appart, Julie, rue du Pépin, dans le haut de la ville ? Oui, on avait trouvé l’appart fermé et personne a répondu et qu’est-ce que je prenais pour la maison, m’a demandé Eczéma et qu’est-ce que je prenais pour la Gueule de bois ?

Un deuxième tango !

C’est pas pour ma meilleure amie ni pour mon Rust que je me suis mise à me bouger.

C’était surtout pour Noeud Pap, sa tristesse faisait peine à entendre.

Je suis allée le voir à la maison, à Brengen, en voiture. Jai arraché Mumu à un défilé et je l’ai mis dans la Volvo, j’avais envie de voir le père de Rust et j’avais aussi envie d’en mettre plein la vue à mon demi congolais.  Qu’il se rende compte avec qui maintenant il tenait notre « Joyeux Scandinave ». Je voulais qu’il sorte au moins de cette confusion-là.  J’étais plus la simple Annie Stella qu’il avait connue. Il y avait une propriété où j’avais vécu avec des roses dans le jardin derrière, des statues et des tapis, un monsieur de la Belle Epoque qui baisait ma main, grâce à qui j’étais plus la Stella, mais bien madame Annie devenue et j’étais toujours la bienvenue, même quand Poupoune Rhubarbe était dans la maison. Car même pour elle, elle m’avait même invitée à l’appeler Elvire, j’étais quelqu’un devenu à qui on voulait bien serrer la main. Pas trop fort s’il vous plaît. Main que je gardais dans un vieux gant de laine grise et j’ai raconté n’importe quoi et je l’ai montrée à personne pour le respect des yeux.

J’avais eu peur que Mumu soit trop saoul pour apprécier, mais non.

Dès que Noeud Pap en robe de soie nous a tourné le dos pour nous chercher à boire, Mumu m’a donné un coup de coude dans les côtes, il a cligné des yeux, il a sorti sa langue, c’est toujours signe qu’il a repéré quelque chose, et il a montré des trucs et il a dit que c’était des trucs qu’il savait où fourguer. Très cher.

Je lui ai dit que s’il mettait une seule de ses dix bananes sur un seul des bibelots de monsieur Clovis, son prochain défilé, il le ferait dans l’oubliette du Château de Beersel que Monsieur Clovis m’avait fait visiter un jour que Rust tirait une dactylo.

Pas moi, une autre.

Noeud Pap avait tellement la voix qui tremblait quand il demandait des nouvelles de son fils que même Mumu qui avait cherché Rust dans tout Bruxelles pour le clouer sur notre porte a eu mal au cœur.

Mumu a parlé avec beaucoup d’émotion de son propre père Napoléon à Noeud Pap dont la tristesse lui donnait l’idée d’aller donner des nouvelles en Afrique.

Le père de Mumu était peut-être triste lui aussi de pas avoir de nouvelles de son fils. Mumu savait pas très bien où le trouver, dans quel bidonville, dans quelle brousse, mais si on ne se donnait jamais la peine de chercher !

Ce n’est donc pas votre maman, la bamboula dit Noeud Pap avec gentillesse ?

De fait dit Mumu sur le même ton la bamboula c’est mon papa.

Je voyais qu’ils avaient de la sympathie l’un pour l’autre. Mumu aime bien le vieux. Il a tout de suite compris que bamboula pour le vieux, c’était amical, colonial mais amical quand même. C’est pas parce qu’il m’a jamais reconnu a ajouté Mumu, que moi je pourrais pas le reconnaître. Et, est-ce qu’il y aurait pas moyen monsieur Noeud Pap, je dis ça et je dis rien, d’avoir une allocation familiale pour payer mon voyage ?

Votre voyage ?

Oui, vous avez donné un coup de main à Annie Stella ici présente pour visiter toute l’Europe, moi j’aimerais bien visiter un peu l’Afrique. Ce serait juste pour retrouver mon papa, je le taperais en pagne dans le fond du bistro, qui s'appellerait « Le joyeux Bamboula ».  Les clients paieraient un supplément à la consommation parce qu’y aurait quelque chose d’autre à voir qu’Annie soûle et méchante et moi en défilé. Annie vous rembourserait si vous étiez dans le besoin, de temps en temps et petit à petit.

D’abord j’ai dit, comment tu vas le trouver ton papa, cirrhose bronzée, on peut savoir ? Nous embarque encore une fois pas dans une de tes arnaques à l’alcool de palme.

Je sais pas moi dit Mumu avec son air con, en mettant une annonce peut-être :

« Jeune guerrier cherche bamboula pour accompagner sauvage ».

Je lui ai donné un coup de pied dans le tibia mais il est aussi dur que moi à la douleur, il a ri et il a continué à parler comme si de rien n’était.

Noeud Pap lui a dit à propos d’allocations familiales que rien n' était jamais impossible, impossible n'était d’ailleurs pas français, comme disait le Napoléon qui n'était pas votre papa, monsieur Mumu. 

Puis monsieur Clovis a regardé mon ventre avec gentillesse et insistance :

Et est-ce que je me trompe ou notre madame Annie serait en position intéressante ?

J’ai mis mes mains à plat sur mon ventre, comme j’étais encore fâchée avec toi, je le lui aurais bien donné à monsieur Clovis, notre enfant.

En attendant, on a échangé un sourire sucré comme de la barbe à papa, tout a fondu autour de nous et sous mes mains j’ai senti des sentiments, je veux dire des mouvements.

Les roses, Julie, les roses dans le jardin sont fanées.

Je me rappelle mon arrivée ici quelques mois plus tôt et comment c’était avec Rust et mon beau coup de foudre et ma si belle histoire d’amour si belle et pourquoi Julie tu m’as fait ça ?

Ta meilleure amie. Annie

 

Fin de la lettre 10

 

 

 

 

 

Lettre 11

Et c’est à ça que tu vas dire Maman ?

Je t’écris à toi notre enfant qui remue dans notre ventre parce qu’il faut que j’écrive à quelqu’un sinon je n’écris pas et alors ma belle histoire d’amour si belle, je veux pas, même si elle est perdue

pour moi, qu’elle aille à la poubelle. 

Et puis comme ça, je continue à me faire la main.  Celle qui est pas gantée.

Je sais pas si tu es un garçon ou une fille, à quoi tu ressembles, comment tu t’appelles. Si tu me liras. Et alors dans quinze, vingt, trente ans ?

On se verra peut-être jamais ou par inadvertance. Noeud Pap m’a expliqué que inadvertance ça veut dire quand on est pas averti. Car si tu étais averti tu chercherais plutôt à pas me voir.

Ce sera peut-être dans un vieux bistro ou dans une vieille Volvo qui se déglingue et que j’aurai pour tout domicile. Avec un vieux mulâtre aux cheveux blancs qui aura plus la force de faire des défilés.

Je serai une vieille pocharde avec les yeux sur les lèvres, les lèvres sur les seins, les seins sur les genoux.

J’aurais pas eu le culot de te porter si ce n’était pour te donner.

Pour que tu deviennes quelqu’un, tu dois être élevé par quelqu’un. Moi je ne suis que quelque chose, c’est pas la même chose. Je ne deviens à peu près quelqu’un que quand je suis quelqu’un qui donne.

Je ne deviens quelqu’un que par soustraction.

Donner mes dents, mon cul, ma main. Toi. Sinon je ne suis personne.

Une trace de craie sur l’ardoise d’un monde qui tient pas ensemble et emballée dans l’éponge imbibée qui s’efface elle-même.

Une soûlarde. Un goulot.  Un cul

C’est à ça que tu vas dire maman ?

Ta meilleure amie.Annie.

 

Fin de la lettre 11

 

 

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Règlement de compte au genièvre

Tout est de ta faute, elle m’a dit Julie

Je suis allée voir Julie parce que je pouvais pas laisser Noeud Pap comme ça. Un homme qui m’avait demandé s’il pouvait m’appeler madame ou mademoiselle quand j’avais jamais eu le choix qu’entre chiotte et poubelle. Qui m’avait appris à me conduire en voiture et qui venait de m’offrir une magnifique paire de gants en pécari pour couvrir l’accident que je lui avais dit à cause de quoi.

Mumu savait déjà à qui les vendre mais qu’il essaie !

Au risque de perdre les pieds dans une histoire où j’avais déjà perdu une main je voulais aider ce vieux à savoir quoi à propos de ce fils dont aucun hôpital, aucun commissariat n’avait eu vent. Personne se flattait de l’avoir vu arriver avec ses crotales, ses marais, ses abattages et pleurant un cœur ou un cul perdu à jamais. Je pouvais pas laisser, pas laisser Noeud Pap comme ça.

Je suis allée voir Julie Morelli planquée chez ses vieux rue Joseph Claes en face de chez Kristos le bistro grec. Les vieux étaient pas là et je lui ai dit à propos de ma si belle histoire d’amour si belle pourquoi Julie tu m’as fait ça ?

On était assises à la table de la cuisine, on buvait des rasades de genièvre dans des tasses à café et Julie mettait dedans la cendre de nos joints. Je voyais les toits de Bruxelles par-dessus le linge rose et blanc qui pendait sur le balcon. Ça sentait l’eau de Javel et le shit et on entendait le tic-tac de la grosse pendule dans la salle à manger où on recevait les gens. Mais moi j’étais pas des gens.

Elle allumait cigarette sur cigarette à la même allure que Larose mais elle, elle les fume jusqu’au bout. Elle avait du se mettre au genièvre bien avant mon arrivée car ses lunettes pendaient sur le bout de son nez écrasé par les coups de Rust et elle me regardait par-dessus, la tête penchée, le menton dans la gorge. C’est comme ça qu’elle est quand elle est soûle juste avant de devenir mauvaise.  Quand tu la verras comme ça, notre petit, va faire quelques brasses dans la rue.

Tout est de ta faute elle m’a dit Julie. Moi Julie Morelli, j’étais bien tranquille. Soûle un jour sur deux, le jour de mon travail à la Gueule, le lendemain à dégueuler et à me faire reluire de temps à autre par un tringleur de quartier. Ton Rust, je le sentais pas trop, je voyais bien un beau petit balèze mais c’était pas une raison pour que je baisse mon froc.

Et puis tu as commencé à m’écrire un tas de salades sur ta liaison avec lui, entre autres « Crise de désintoxication avec le bûcheron ».

Ce dingue a commencé à vivre dans ma tête. Je l’ai vu capable d’amour, crever d’une rupture, sangloter dans tes bras, téter la bouteille comme un gniard et inspirer quelque chose de si fort à une femme qu’elle se ferait arracher les touches et couper la main pour lui. Je crois que ce qui m’a encore le plus impressionnée, c’est quand tu es venue lui porter un vêtement pour la pluie au Welcome. Et que lui était à l’intérieur avec une de ses gonzesses qui ne savait pas encore que ce qu’il allait chercher en vain dans son derrière, ce serait, finalement, mais on n’en était pas encore là, dans le mien à moi Julie qu’il allait le trouver.

Qui est-ce que tu es, comment est-ce que tu t’appelles ? Elle m’a dit tout à coup Julie.

Annie, ton amie.

Je lui ai montré mes dents et ma main gantée si ça pouvait l’aider.

Je dois pisser elle a dit, elle s’est levée, elle avait encore du ressort.

Quand elle est revenue du W.C. qui est dehors sur le balcon derrière le linge, moi j’y suis allée. Je pensais beaucoup à Noeud Pap, ça me donnait une force que j’avais pas quand je pensais qu'à moi et quand je suis rentrée dans la cuisine j’ai dit qu’est-ce que Rust est devenu et me raconte pas des salsifis ?

Alors Julie, qui savait déjà plus comment elle s’appelait, m’a raconté des trucs.

Rust était venu à La Gueule de Bois, débraillé, bronzé jusqu’en dessous des bras. Il a dit à Julie qu’il revenait d’un drôle de voyage.

Sans doute le voyage du jeune écrivain avec dactylo pour accompagner.

Il a bu plusieurs bières avec chaque fois un Martini dedans. Il a expliqué qu’il aimait ni la bière, ni le Martini, mais que c’est ce qui ressemble le plus à du vin rouge et qu’il aimait pas le vin rouge qu’on donnait à la Gueule. Il a dit :

Je veux un rendez-vous.

Un rendez-vous, j’ai dit moi Julie ?

Oui. J’ai éclaté de rire, jamais personne m’avait demandé un rendez-vous, ça doit être un truc à Noeud Pap. Moi, je sais pas comment dans la pratique je fais avec un rendez-vous. Si jamais je rencontre la Stella, je lui demande. A force de vivre dans l’acajou, les tapisseries, les statues, les jardins avec les roses et le père de Monsieur, elle doit savoir. Moi, en tous cas, je connais personne dans mon entourage à qui je raconte l’histoire du rendez-vous et qui éclate pas de rire.

C’est quoi ça un rendez-vous en clair j’ai dit, moi Julie, à ce Rust ?

Tu me dis un endroit a répondu Rust, un jour et une heure où je peux te rencontrer. Pour rester avec toi là où tu es ou pour t’emmener.

Si c’est pour rester, j'ai dit, on y est déjà, si c’est pour m’emmener, pourquoi on y va pas tout de suite ? J’ai l’impression qu’un rendez-vous c’est surtout une embrouille. Je me suis toujours bien portée de me méfier de toi, le Queue d'ours. Y faut pas me confondre avec la Stella.

Je rigolais continue Julie, il me faisait rigoler. J’aurais dû me brancher plus sur la méfiance.

Y avait les pétés habituels autour de nous, les hippies allemands et ceux de Toulouse avec leur chef qui a filé la chtouille à tout le quartier. L’Indien venait de sortir, sa femme l’avait appelé parce que leur chien avait cassé la face A de leur disque favori. Elle souhaitait qu’il arrive à temps pour sauver la face B.

Et puis c’était vrai qu’il avait des yeux qu’on avait envie de prendre dans ses bras.

Et puis qu’est-ce que je risquais ?

Moi je disais rien, je pensais au vieux.

Ou bien il me baise comme j’aime et j’ai pas perdu mon samedi soir. Ou bien, il trouve ce qu’il trouve ni chez la Stella ni ailleurs et alors on passe un moment ensemble, quelques semaines, quelques mois… Et puis y avait ce bronzage en dessous de ses bras quand il se caresse à deux mains les ailes de son nez de soûlard. Et puis il est si petit qu’on se demande malgré ce qu’on raconte pourquoi on aurait peur. J’avais pas à m’en faire à propos de la Stella, dès que Mumu le mulâtre sortirait du ballon, ils rouvriraient un rade ensemble, le Joyeux Scandinave ou un autre.

Elle reprendrait ses défilés de tannes et de mecs, lui ses défilés de guerriers congolais. J’ai jamais pris personne à personne, c’est pas aujourd’hui que je vais m’y mettre.

En outre, si le bûcheron est en ville à me faire du rentre-dedans, il y a tout à parier que c’est avec l’approbation d’Annie. Je vais pas restée assise sur mon strapontin quand il y a un beau petit balèze qui m’invite à danser, seul sur la piste, ses gros bras en l’air, et bronzé en dessous.

Julie, est-ce que je peux avoir une tasse de genièvre juste avant que tu casses la dernière bouteille ?

Est-ce qu’on est le matin ou l’après-midi, dit Julie ? Tu vas pas la ramener j’espère avec que je suis partie avec ton grand amour. Tu m’as assez pompé l’air avec ta  «crise de désintoxication » la tristesse, les grottes, les rivières, Judas Scariotes et tout ton bazar.

Puisqu’il tenait tellement à son rendez-vous, je lui ai donné rendez- vous à La Gueule de Bois où j’ai aussi demandé à l’accordéoniste l’ex mac d’Annie de venir. Y revenait de mercenaire du Katanga,

c’est un mec qui a toujours su scanner quelqu’un. J’avais envie qu’il me donne son avis sur mon rendez-vous.

Rust est arrivé bourré.  Je travaillais pas ce jour-là, Eczéma soignait ses croûtes, c’était Renée au bar, celle qui a eu un mongol avec le chinois. J’avais mis mon long manteau bleu marine à boutons de cuivre, ma robe ultra courte en cuir clair et mes boucles d’oreilles berbères. J’avais mis une heure et demie à me maquiller. Y avait plus de rimmel à mes cils que de cils à mes yeux et j’étais prête à rester ou à me laisser emmener. Rust a descendu une dizaine de bières Martini à une allure qui a sans doute jamais été recommandée par le Ministère de la Santé Publique.

Au moment de m’en aller avec lui, j’ai regardé l’accordéoniste.

Il m’a fait signe de me méfier, je savais qu’il avait raison, je m’en foutais.

De toute façon, elle m’a dit tout d’un coup Julie, tu aurais pas pu le garder, tu sais pas garder quelqu’un, tu te bourres trop la gueule. Si ça avait pas été moi qui me le faisais, c’aurait été une autre. Est-ce que c’est la nuit ou le matin ? Encore heureux qu’on doive pisser, ça donne des repères, ça coupe le saucisson en tranches.

On est allées pisser toutes les deux. Dehors y avait l’odeur des toits mouillés, aux toilettes l’odeur d’encre des journaux qui servent de papier cul.

Dans le taxi il lui prend la main raconte Julie. Elle sait qu’elle est pas très jolie de visage, quand elle sera déshabillée, il verra que ce qu’elle a de mieux, c’est pas son visage. Mais on peut pas passer sa vie avec le corps tout nu et une cagoule sur la tronche. Elle aime bien qu’il prenne sa main comme un ami et pas comme le mec pour qui l’affaire est dans le sac. Elle aime bien aussi qu’il tremble beaucoup, ça lui rappelle « La crise de désintoxication avec le bûcheron »

Il donne un solide pourboire au taxi, elle le voit à la tête du mec dans le rétro, ils entrent à la Casa Manolo, rue Haute.

Julie boit de la Tuborg, Rust du vin. Il y a beaucoup de lumière, de fumée, d’animation. Debout et aux tables, les hommes parlent très haut, d’autres chantent, ce qui a rappelé mes lettres à Julie et ça a donné à Julie envie de demander de mes nouvelles, de moi Annie.

Rust est tombé des nues, de quoi on cause ?

Annie n’ était pas encore rentrée de leur voyage, elle était pas encore revenue à Bruxelles, y avait une histoire d’accident à la main.

Avec Annie, on sait bien, quand il lui arrive pas une chose il lui en arrive une autre.

Puis à la Casa Manolo, il y a eu ce silence d’avant les bagarres.

Elle a pris un coup dans le dos et a été projetée sur une table, sur un tas de bouteilles et de verres qu’elle a renversés.

Rust lui avait présenté un jeune gitan comme père de sept enfants avec la reine Fabiola marraine du dernier parce que c’est la coutume.

Maintenant le jeune gitan avait une grande découpe sur le crâne, le sang ruisselait sur ses yeux et il sifflait et il souriait comme quelqu’un qui s’apprête à manger le meilleur plat de sa vie mais, que ce plat, il va aller le chercher dans la gorge de quelqu’un.

Le « camarero » derrière le bar, tient encore le pic à glace levé. Rust a détourné de la main une bouteille lancée par derrière vers la nuque du gitan. Il attrape le lanceur à la ceinture et profite de l’élan propre du lanceur pour l’envoyer sur l’homme au pic, par-dessus le bar. Tout le monde est debout et tout le monde à l’air de savoir quoi faire. Les rôles sont distribués, moi je m’en prends à toi, lui s’en prend à l’autre.

Julie a rangé ses lunettes dans son sac et serre son briquet dans sa main droite. Elle voit passer un

homme, puis un autre, puis encore un autre que Rust a lancés et qui tombent ensuite l’un sur l’autre

avec l’air de pas bien comprendre.

Ça c’est les abattages. Rust profite qu’il est petit pour passer en dessous des gens, les soulever et les lancer. J’ai vu ça des dizaines de fois mais comme dit Noeud Pap le fond est bon. Un cran d’arrêt à moitié ouvert se referme sur les doigts de son propriétaire. Des bouteilles éclatent dans les miroirs derrière le bar. Des injures rocailleuses se mêlent au bruit des claques, aux han des mecs qui ont pris un coup de pompe, aux sons mous des coups dans le ventre et plus osseux des chaises qu’on casse au sol pour faire du territoire.

Julie voit à deux pas d’elle, sur un angle qui l’inspire, un mec qui s’est un peu payé sa gueule à leur entrée. Le nez en sang, les yeux écarquillés, il regarde le front de Julie qu’elle vient de lui écraser sur le blair. De son poing droit, serré sur son briquet, elle lui ouvre l’arcade sourcilière. Il se porte les mains au visage et quand il les écarte et fait un pas vers elle, les mains ouvertes pour la saisir, elle lui allume son briquet sous le nez. Monsieur va de surprise en surprise, monsieur est un monsieur qui ne savait pas qu’il existait une madame comme elle. De son poing toujours serré sur son briquet, elle lui défonce la pomme d’Adam, elle la lui met dans la nuque.

Il a un costume vert et Rust a vu passer un costume vert ensanglanté que lui Rust n’avait pas lancé.

Elle a remis ses lunettes pour mieux voir l’effet que ça lui faisait,

Rust a eu l’air à peu près aussi étonné que les autres.

On a entendu arriver la police et Julie a tiré Rust par la manche pour le faire sortir du paradis. C’est comme aux Olympiades, l’important c’est de participer et Julie a d’autres projets pour la nuit que de la passer au poste avec tous ces macaques.

Ils se tiennent par la taille et moi Annie je bois mon genièvre dans la cuisine où on est reçue quand on est pas des gens. De temps en temps, Rust tire un billet de sa fouille et l’enfonce dans la poche d’une cloche au sol.

Je suis plus à l’aise quand il fait de l’abattage, dit Julie, je me méfie des Mère Teresa au service des plus pauvres. Il ferait mieux de garder son osier pour continuer à le claquer avec moi en picole. Je lui dis que j’ai envie de rentrer et je demande si on rentre avec moi.

C’est comme madame souhaite. Alors madame dit que chez elle il y

a encore juste du jus de pamplemousse pour soigner la gueule de bois du lendemain. Aussi sec il entre dans un autre bistrot espagnol.

Nous montons chez moi les bras chargés de bouteilles que nous posons sur la table et le long du lit. Moi, j’enlève mon manteau et je mets Jean Ferrat :

« Et puis ce souvenir éclaté dans l’espace

« Couvrirait de mon sang le monde tout entier

Et puis j’entends plus rien, il a collé ses mains sur mes oreilles et sa bouche sur la mienne, un

moment où, distraite, je n’avais pas encore allumé de cigarette.

Ce type est peut-être plus normal qu’on le pense. D’accord, il tremble beaucoup, ses bras sautent en l’air sans raison, il jette des cris inattendus, mais c’est surtout lorsqu’il n’a pas assez bu. C’est peut-être juste quelqu’un qui a besoin de boire plus que les autres, comme moi j’ai besoin de fumer, d’autres de nager ou une autre connerie. J’ai laissé tomber ma cigarette.

J’ai été contente d’être enfin nue pour qu’il puisse voir autre chose que ma sale gueule. J’ai attendu le verdict. Lunettes, Francotte, La Glu, le Corse, qui sont tout de même des pointures en la matière, sans compter Pizzaneschi, les frères Morone, Kid Belling et le beau Christian, sont d’accord : j’ai un visage difficile, mais je suis bien foutue !

Chez moi dit Annie, c’est tout qui est difficile et c’est pas dans les années qui viennent que la situation va s’arranger.

J’ai enlevé mes bottes dit Julie, en dernier pour qu’il ait le temps de mater mon corps à poil sur mes hauts talons. Il a voulu dire quelque chose au moment où j’ai commencé à les enlever, de dos, pour qu’il voie mon cul que ni la Stella ni la Eczéma n’ont comme moi. Personne.

Je n’ai pas compris ce qu’il a dit, mais je sais que j’ai eu peur que ce soit pour me demander de garder mes bottes. J’ai pas envie de quelque chose de ce genre. J’ai juste envie de l’entendre dire comme les autres, que je suis bien foutue, qu’il n’a pas encore eu souvent l’occasion de mater un derche comme le mien. Il se déshabille à son tour sans un mot. A poil, il s’envoie encore, en titubant, toute une bouteille d’Amontillado. Chaque gorgée fait le bruit d’un caillou qui tombe au fond d’un puits sur d’autres cailloux. J’aime bien sa façon de se défoncer. Je ne sais pas si j’aurai l’occasion de savoir, cette nuit, si j’aime bien sa façon de baiser. Je voudrais bien que ce soit tout de suite ou même encore avant.

Moi Annie, chaque fois que j’avais envie de plus rien entendre de leur rencontre et de me tirer, je pensais à Noeud Pap qui cherchait son fils, j’allais bien finir par savoir quelque chose, et je restais et j’écoutais mon amie.

Il est tombé sur elle comme un sac, il se l’est mise autour du cou, y avait juste ses yeux qui dépassaient et ses yeux étaient pleins de larmes et un moment elle a entendu qu’y disait Annie. Tout doucement,

Annie, comme y savait faire quand il avait l’air de m’aimer.

Mais moi Annie dans la cuisine, je me faisais aucune illusion, ce frappadingue, était simplement encore une fois une femme en retard.

« Quoi les bagnes toujours et la chair sous la roue

« Le massacre toujours justifié d’idoles

Julie a été sûre d’une chose : elle était pas Annie Stella, elle avait pas envie de jouer à ça, elle avait

pas la vocation, on était pas du même culte.

Je vais te me préparer une paire de cisailles elle lui a dit en le shootant hors du lit et tu vas te retrouver comme moi avec un trou pour pisser au lieu de ta queue en forme de couteau à huîtres.

Rust s’en foutait, il avait roulé sur le dos au milieu de ses bouteilles et il ronflait la gueule ouverte, champion du monde toutes catégories.

Quand Rust, ton père, notre enfant, s’éveille le lendemain - c’est lui qui me le racontera à moi Annie quand je l’aurai retrouvé - la jeune femme à côté de lui a un œil ouvert. Un. Mauvais. Il allonge la main vers les longs cheveux, elle retire la tête, alors, il allonge la main de l’autre côté vers les bouteilles au chevet, elles sont vides, toutes. Il se lève.

Sur la table et au sol, rien que des bouteilles vides, dans le frigo, rien que du jus de pamplemousse, oui, elle l’avait prévenu, y a rien d’autre.

Il s’est habillé, est sorti, est entré dans un bistro ouvert à Matonge, a bu deux, trois verres pour la bloblotte et a téléphoné à son père.

Voilà, je rentre à la maison avec une femme grâce à qui je suis guéri, je me sens plus du tout dingue, tu vas pouvoir te la couler douce avec les Rhubarbe, je prends tout ce qui me regarde en charge.

Mes mains, mes bras, ma tête vont mieux, j’ai pas crié ce matin.

II dit à son père qu’il est sorti grâce à Julie de quelque chose, comme il croyait plus que c’était possible. Qu’il ne comprend rien à comment elle a fait, mais matés les crotales, les marais et toute cette dinguerie. Annie lui faisait beaucoup de tort en fait, il va présenter Julie Morelli à son pauvre père, une jeune femme qui lui fait, elle, contrairement à Annie, beaucoup de bien.

Puisque tu vas rentrer mon garçon, je souhaiterais que tu développes un peu de compréhension vis-à-vis d’Elvire. Sa vie n’est pas une promenade non plus. Entre un mari qui ne sent pas toujours bon et deux enfants qui que bref font l’objet de l’attention de plus d’un psychiatre.

Je ne vais pas dire que tu y es pour quelque chose, mais elle souffre quand même d’un certain sentiment d’injustice. Tout le monde sait bien qu’il y a longtemps que tu ne devrais plus être là. Ne nous méprenons pas, il ne viendrait à l’idée de personne et encore moins à moi, de souhaiter une chose pareille. Mais enfin, avec la quantité d’alcool que tu bois ! Or, que voit Elvire ? Oui, que voit Elvire Rhubarbe ? Si ta pauvre mère t’inscrivait, comme elle le fit dès ta première année, au concours du plus beau bébé de Belgique, tu serais encore capable de le gagner. Les gens me disent régulièrement :

Monsieur, comment se fait-il, sans vouloir le moins du monde vous désobliger, que votre fils Rust ne soit pas encore mort et que de surcroît il arrive encore parfois à avoir si bonne mine ? Notamment, Madame Laqueue, la mère d’un petit camarade d’école à toi, parce qu’elle avait été réveillée par le bruit de ton crâne sur la chaussée.

Or, le lendemain matin, tu buvais gaillardement une bonne grande bouteille de vin rouge pour te remettre et puis, comme si de rien n’était, tu en buvais une deuxième. Pour en revenir à Elvire Rhubarbe, son mari qui boit quelques modestes trappistes, en cachette dans sa cave, a déjà été opéré de la moitié de son tube digestif. Et leur fils et leur fille, qui n’ont pas encore eu l’occasion, vu leur jeune âge, de commettre le moindre excès, si ce n’est dans le cadre de diverses maladies mentales, sont des oiseaux pour le chat. Et, en effet, dit Noeud Pap, cela fait un bout de temps que nous sommes au téléphone et tu n’as pas poussé ces cris un peu spéciaux qui alarmaient les braves gens car ces cris précédaient souvent quelque violent abattage.

Enfin, tout est bien qui finit bien. Madame Stella, quelle excellente personne ! Il lui est donc arrivé on ne sait quoi, on ne sait où, et c’est donc une autre dame qui va prendre la relève. Je suis en tout cas content que ce ne soit pas l’autre qui volait mes boutons de manchettes. Dis-moi mon garçon, tu ne l’as pas retrouvée n’est-ce pas, je ne risque pas de la voir débarquer un beau matin ?

Absolument pas – pa – pa – pas le moins du monde. Le miracle, c’est que depuis que j’ai passé la nuit avec Julie, c’est comme si l’autre n’avait jamais existé ou comme si c’était l’autre qui était revenue.

Mais c’est mieux que l’autre, parce que l’autre était déjà partie deux fois et on dit toujours jamais deux sans trois et j’aurais plus jamais eu confiance. Tandis que Julie, elle est encore jamais partie.

Non, mon garçon, non, certes, bien sûr. Tu as passé combien de temps, une nuit avec elle ? Evidemment, on pourrait dire, si on se laissait un peu aller à dire n’importe quoi, qu’elle n’a pas encore eu le temps d’évaluer la situation. Qu’est-ce que je m’entends dire là mon garçon, la main sur le front, je te demande pardon, j’ai bien précisé que ce n’était que dans le cas où on se laisserait aller à dire n’importe quoi. Il va sans dire que je ne saurais souhaiter une chose pareille. Bien, je serai très heureux d’accueillir, comment encore ?

Julie, Julie Morelli.

Julie Morelli sursaute Noeud Pap ?

Bien, dit Noeud Pap, très bien, il s’agit sans doute d’une coïncidence.

Il ne s’agit évidemment pas de cette famille de gangsters…

Si.

Bien, très bien, voici encore de beaux moments en perspective.

Mon garçon, je te conseille de prendre bien ton temps, quelques jours encore peut-être à Bruxelles, pour éprouver la motivation de mademoiselle Morelli. Et, entre-nous, tâche donc de faire un peu la paix avec Elvire. Ce n’est la mauvaise femme, mais c’est un bloc, un tempérament, une Walkyrie. Ce sera peut-être bien la dernière femme que je troublerai encore avec mes ongles incarnés. Toi, mon garçon, tu es au cœur de ta vie d’homme, moi, je suis à ma queue.

Allez, je souhaite bon courage à Rubis !

Julie, Papa.

Qu’est-ce que j’ai dit ?

 

Fin du règlement de compte au genièvre.

 

 

 

 

 

 

Qu'est-ce qu'on a rigolé

Quand Rust arrive pas à se damner tout seul, y va demander conseil à Johnny Larose, qui, lui, trouve toujours un truc. Rust est allé chez Johnny pour lui faire part de sa rencontre avec Julie Morelli. Il y était pas, sans doute chez Florio, et il a été accueilli par le copain Pol la femme à John.

Moi j’étais contente, lui a dit Pol, que quelque chose avait l’air de bien se passer avec Annie Stella. Cette rencontre allait au moins te permettre de rentrer vivre chez toi à Brengen où tu n’osais plus aller à cause du souvenir de l’autre. Par contre, John, dès le moment où tu es parti, il a commencé à aller moins bien. Et moi je commence à me demander s’il n’y a pas des gens qui ont toujours besoin de gens qui vont plus mal qu’eux pour se permettre eux, d’aller moins mal. Car enfin, John ne va jamais si bien que quand il me ramène une épave ou l’autre et j’aimerais bien que tu ne le prennes pas pour toi. Et donc maintenant, c’est la Morelli ?

Pol a dit Rust, je suis sorti avec elle hier soir, on a passé la nuit ensemble et bien. Très bien. J’ai même eu l’occasion de dire à mon père que depuis le départ de l’autre, je n’avais jamais été aussi bien.

Tu peux libérer la chambre pour un nouvel ami à John. 

Reste que je l'ai tuée.  Après que je me suis senti si bien je l'ai tuée à coups de poing sur le crâne. Rust a ajouté ça comme il aurait dit n'importe quoi de pas grave.  De sorte que le copain Pol l'a pas gravé, et lui non plus.

Nous allons te la garder encore un peu la chambre dit Pol, on ne sait jamais, fais tout de même attention.

Attention à quoi ?

À où tu mets les pieds.

T’inquiète ! Non, elle a rien à voir avec le reste de la famille

Morelli. Elle écoute tout le temps de l’Aragon.

Dans ce cas là, il n’y a rien à craindre, mais je ne sais pas si tu sais que Morelli, le boxeur, son cousin, est enfermé en ce moment pour avoir cassé les quatre bras aux deux frères de l’accordéoniste.

Juste parce qu’ils l’avaient regardé de travers et qu’il n’était pas dans un bon jour. Or, lui aussi est grand amateur de poésie et d'Aragon. Même qu’un jour, alors que John l’avait invité à dormir ici, il m’a laissé un paquet de poèmes et deux casseroles dans un état. Je me suis dérangée jusqu’à la Gueule de bois pour dire gentiment à Julie que j’avais à la disposition de son cousin des casseroles d'une valeur certaine et des poèmes d’une valeur  et des poèmes d’une valeur douteuse. Réaction de Julie :

Tu sais quoi, pétasse ? Tu pisses dans une casserole, tu chies dans l’autre, tu t’essuies le derche avec les poèmes, tu fais gaffe que tes doigts passent pas à travers et tu viens plus m’emmerder avec tes

allures de religieuse portugaise.

Elle n’était peut-être pas non plus dans un bon jour. C’est juste pour dire que c’est une famille dont il vaut mieux consulter l’horoscope avant de les aborder.

Je pense que c’est, de leur part, une demande d’amour maladroite dit Rust.

Comment tu l’as dite, celle-là, demande le copain Pol ?

Et je vais l’amener à la maison. Mon père va voir la différence.

Elle va faire deux hommes heureux, les italiennes aiment bien les gens, elle sera chouette avec nous. Et Elvire Rhubarbe va plus voir le défilé de gonzesses qu’elle croyait que je partageais avec mon vieux. Tu vas voir, un de ces jours, je t’amène la Julie douce comme une crème à raser. Si ça tombe, elle s’excusera pour l’histoire des poèmes et des casseroles. D’accord, je choisirai le jour.

On a entendu des pas dans l’escalier. Larose.

Tu as rien remarqué de spécial, John ? lui a dit Pol

Quelque chose de spécial ?

Rust sursaute pas, y crie pas.

Il bu sa dose quoi !

Non a dit Rust, c’est la Julie qui me fait cet effet là, je l’emmène à la maison.

À la place de la Stella dit John ? Ou l’une sur l’autre ?

John a présenté Jean le pompiste à Rust.

Le pompiste était un ancien illusionniste, la profession l’avait mis dehors, car y faisait des trucs du genre sortir son zob de son chapeau au lieu d’un lapin comme tout le monde. Mumu et moi on est pas regardants mais on l’avait quand même interdit de notre rade. Chez les Larose, il a commencé à sortir des bouts de papier journal déchirés et tordus de ses oreilles et à les étaler sur la table, comme on fait pour un puzzle, jusqu’à ce qu’ils forment une page avec du texte qui se suivait.

Nous l’avons quelquefois au petit déjeuner dit John. Parfois il nous lit les nouvelles du monde, parfois un texte d’intérêt général, quelquefois d’un intérêt particulier. Très particulier.

Le pompiste d’une voix forte a dit Bouddha a dit : Bandes de cons !

Jusque là tout le monde était d’accord.

Le reste est plus difficile à lire dit le pompiste.

Tu as lu le principal, dit John. Est-ce que quelqu’un veut du café ? J’ai aussi du bouillon frais avec des yeux de lapin de lapin.

Moi noir a dit Rust.

J’ai du Bols pour toi le matin.

Vous êtes une bande de cons dit le Bouddha, lut le pompiste dans son journal. Vous êtes tous, autant

que vous êtes, roulés dans la même chaîne de barbelés, à étouffer, à suffoquer, à pisser du sang       

glacé.  Et cette chaîne est elle-même enroulée dans une autre chaîne, aux piques et aux maillons plus serrés que la première et trente-six couches de chaînes plus serrées les unes que les autres se nouent, s’entrecroisent autour des premières avec vous toujours au centre de plus en plus incarcérés, avec des jeux d’anneaux, des reptations, des sifflements, attachées entre elles ces chaînes par 360 cadenas dont toutes les clés ont été fondues et jetées au fond d’océans aussi éloignés les uns des autres que des planètes. Et attachés comme vous l’êtes, tous sexes, toutes races, tous malades et morts confondus, vous êtes en plus enfermés dans un coffre en acier trempé dont seule une baleine morte depuis 360.000 ans connaît le code. Et ce coffre est maçonné dans un coffre en béton armé de plusieurs fois l’épaisseur de la muraille de Chine, enroulée sur elle-même, sans l’ombre d’une fissure pour rêver d’y échapper, et cette masse roule dans le noir absolu, parmi d’autres masses enfermées sur elles-mêmes dans le même noir absolu et qui, s’il avait été dans leur nature de chercher à vous consoler un peu, mais c’est pas dans leur nature, ne peuvent pas. Alors il ajoute le Bouddha qui a un peu perdu le contrôle et est entré dans une certaine confusion :

Aimez-vous les uns les autres !

Y a pas à tortiller du cul si je déchiffre bien mon journal, c’est bien ce que dit là le monsieur Bouddha. Non, je lis encore ici tout au bas de la page :

Pâtir et compatir, le parti des tapirs.

Ce sera ma première et dernière allocution pour le siècle dit encore Bouddha.

Aujourd’hui, dit John, c’était un texte d’intérêt général. Et à Rust assis dans l’évier : Et tu crois que ça va durer combien de temps avec ta nouvelle séduction ?

On lui garde la chambre a dit Pol.

Rust a des excuses, il a pas fréquenté que des académiciens, le nombre d’aliénés qu’il a croisés est pas négligeable.

Jean le pompiste a préparé de la poudre sur du papier alu, Rust a fait signe non merci, ça lui faisait plaisir de montrer que maintenant il était un autre homme, il s’est levé, a quitté tout le monde comme quelqu’un qu’on attend et a pris par la rue de l’Homme Chrétien en direction de la chambre de Julie.

Pour finir l'histoire, je suis de nouveau dans la cuisine avec

Julie et elle me raconte entre ses clopes, ses genièvres, ses aller et retour à la lunette comment ça s’est terminé entre eux avec Rust.

Il avait frappé à la porte et Julie a dit c’est qui ?

Il a dit qu’il avait annoncé à son père et à ses amis qu’elle l’avait guéri et qu’ils se mettaient en ménage.

Elle a répété c’est qui ?

C’est moi.

C’est qui ça, moi ?

Elle lui a ouvert la porte à moitié, il est entré de profil, comme quelqu'un de pas tout à fait en bienvenu, et elle lui a dit qu’elle comprenait pas très bien ce qu’il venait faire : il avait eu son temps On s’est pas bien compris, mec ! tu as eu ton temps. Toi qui as voyagé avec la Stella et qui y tiens encore tant, «Il faut savoir quitter la table lorsque l’amour est desservi». Elle te l’a jamais chantée

celle-là de son Aznavour ?

Rust a dû sentir l’odeur des marais et l’haleine des crotales la gueule ouverte. Il était seul, la Lucille qui l’avait remonté de Suisse où il avait laissé la Stella, la Lucille s’était enfuie épouvantée aux premiers abattages. Noeud Pap allait pouvoir remettre la main au front. Larose serait heureux de recueillir son dingue. Rust a du sentir se serrer toutes ses couilles. Il a fait un pas en avant, il a voulu prendre Julie dans ses bras.

Je rêve a dit Julie, t’es pas là ou quoi ? Mais il a peut-être raison, on lui a pas tout dit au chéri, alors on va lui dire : on a pas beaucoup aimé sa façon de tringler

Encore si j’avais rien connu d’autre, mais tu tiens pas la comparaison.

J’ai bien aimé boire le coup avec toi. Tu te débrouilles bien sur la scène d’un troquet. Juste qu’après le spectacle, il faut lâcher la vedette dans sa loge et rentrer chez soi avec quelqu’un d’autre.

Quelqu’un qui sait.

Si tu me dis ce que tu aimes, je peux apprendre dit Rust. J’ai pas envie d’ouvrir un cours pour handicapés.

Julie a vu dans les yeux de Rust son retour à moi Annie, les cris, les sursauts, les abattages, l’échec, la déception, la panique. Elle sait que quand elle rigole avec sa bouche de travers dans la gueule à quelqu’un, y en a pas beaucoup qui doivent résister beaucoup à l’envie de la tuer. Elle se demande combien de temps il va tenir. Attends, Julie va te rigoler d’encore un peu plus près, tu vas voir, c’est irrésistible. Pourquoi tu te laisses asticoter si longtemps ? On est un peu couille molle peut-être ?

Bien, il serre les poings, il roule ses gros yeux rouges.

Allez mec, du balai, va globuler dans la rue. Tu trouveras bien quelques péquenots à lancer contre les murs. Il fait ça si bien, c’est tout ce qu’il sait faire, mais ça il fait très bien. Allez, du vent ou on lui met une clope dans le derche, qui sait, ça le fera peut-être bander ?

Comme il est pas très grand, Rust a dû se mettre sur la pointe des pieds pour attraper la nuque de Julie dans le creux de son coude.

Aux premiers coups de poing qu’elle a pris sur le sommet du crâne, elle a rigolé plus fort. Sa nuque s’est tassée, elle avait son train à elle entre ses oreilles, il tapait vraiment très fort, ça résonnait dans la maison. Elle se souvient qu’elle a encore eu le temps de dire : moi c’est Julie Morelli, Morelli,

tu entends, du cave. Toi, c’est quoi, ça porte un nom ?

Lui répétait :

Mais qu’est-ce que tu me fais là, mais qu’est-ce que tu me fais ?

Et il arrêtait plus de cogner.

Du tranchant du poing.

A force de coups sur la tête elle a perdu pied. Elle est tombée comme un sac. Morte. Sur les bouteilles.

On n’est pas des gens comme tout le monde, et c’est bien. Car avec des gens comme tout le monde on s’emmerde et il vaut mieux souffrir que mourir. En tout cas d’ennui.

Là dans la cuisine rue Joseph Claes  où elle était de nouveau pas loin de tomber dans les bouteilles Julie m’a dit :

Je me demande si on est pas tous qu’un rêve, toi un rêve à moi, lui un rêve à toi, je rêve de toi qui rêve de lui qui rêve de moi qui rêve de toi qui rêve de lui et ainsi de fuite, de fuite elle a dit. Comme des poupées russes elle a encore dit.

Julie allait se réveiller le nez dans sa tasse de genièvre avec l’odeur des chiottes derrière elle et les lumières de Bruxelles entre les trucs des vieux qui pendaient sur le balcon. J’ai balayé les éclats de verre de la bouteille qu’elle avait lancée contre le mur pour qu’elle marche pas dedans et j’ai traîné jusqu’au divan la femme que Rust croyait peut-être avoir tuée. Elle tenait moins bien l’alcool, sans doute parce que nous étions enceintes, mais même pochée à mort, Julie Morelli avait une classe que moi j’aurai jamais. Avec respect j’ai mis ma main sur sa tête où y avait ses poupées russes et tout son bazar et je suis sortie.

Dans ma tête à moi Annie y avait ce vieux et son chagrin. J’étais pas dans une poupée russe. Mon beau cerf-volant avec lequel je jouais sur la plage était encore une fois tombé sur le brise-lame et s’était cassé les bambous. Mais c’était pas parce que j’arrivais jamais à rien pour moi que je pouvais pas arriver à quelque chose pour quelqu’un d’autre.

Je suis retournée chez mon Mumu au Joyeux Scandinave, je souriais, j’avais une idée.

Le lendemain chez Florio, Larose était à sa place préférée près de la grande porte d’entrée, le dos à la rue. Il était assis sur un des hauts tabourets en bois, un coude sur le bar, à côté d’un litre vide et d’un cendrier plein. Plein de mégots presque aussi longs que des cigarettes entières car il tirait trois bouffées et puis les écrasait, la classe.

Il avait sa salopette des jours où il veut qu’on croie qu’il travaille dur et entre les gouttes de peinture séchées sur les verres de ses lunettes, son regard balayait la salle, toujours à la recherche d’un coup fourré.

Y avait personne derrière le bar ce matin, les clients se servaient eux-mêmes. J’en reconnaissais qui

s’étaient soûlés la nuit chez moi et qui venaient doucement, prudemment, progressivement se remettre.

C'est à dire se remettre à boire. Ça sentait la fumée froide et les gaz des voitures de la rue des Chapeliers. Il y avait de la lumière du côté de la rue et de plus en plus d’ombre vers le fond du bistro tout en longueur avec l’escalier très large à deux balustrades qui montait à l’appartement des Florio.

Larose battait du pied contre le pied du tabouret.

A sa façon de ne pas me voir alors que j’étais assise à table dans la partie éclairée du bistrot, j’ai été de plus en plus sûre qu’il trempait dans l’histoire.

Je lui ai demandé si tout baignait.

Il a mis sa main en visière, genre celui qui t’a pas encore vue. Dans le fond, c’était possible, Rust disait qu’on savait pas si Larose voyait mal à cause des taches sur ses lunettes ou si c’était parce qu’il voyait mal qu’il voyait pas ses taches. Il a dit :

Tout un temps qu’on t’a pas vue. On raconte qu’on a fait un beau voyage. On raconte aussi qu’au cours de ce beau voyage on a rencontré un manucure à la main un peu lourde.

Il reniflait tout le temps, c’était sa manière de rigoler et de se foutre de votre gueule.

On raconte tant de choses, j’ai dit. On raconte que le bûcheron, que tu nous as présentés tous les deux ici, au début de l’été, on raconte qu’on le trouve plus.

Comme le temps passe, il a dit mais y reniflait plus ou alors c’était pour renifler de vrai.

Je faisais mon détective, j’aimais bien.

On raconte aussi qu’après qu’on a mal placé une aiguille à tricoter il arrive qu’une gonzesse aura plus jamais que des grossesses nerveuses.

Je le connais, j’ai vu à sa tronche que je l’avais touché dans son liquide amniotique.

Les gens autour de nous, ils avaient pas l’air d’être là, tous enroulés dans le cauchemar de Jean le pompiste.

Larose et moi, c’était comme si on était rien qu’à deux.

En garde à vue.

On pourrait peut-être s’arranger, j’ai dit.

Ses paupières se sont chiffonnées derrière ses taches. Il s’est levé, il a pris son cendrier et j’ai cru que j’allais me le ramasser dans les cheveux. Il est allé le vider derrière le bar et de là il a dit :

Tu bois quelque chose pour moi ?

Merci rien.

Bien, mais en fait moi je suis ici pour prendre quelques bouteilles et quand on est avec une amie comme toi on voit pas le temps passer.

Moi Annie j’ai mis mes mains à plat sur mon ventre et j’ai pensé Larose je te lâcherai pas. Je voyais Noeud Pap, il cherchait son fils dans un tas de choucroute avec des mains qui tremblaient. Larose est allé prendre le sac qu’il avait laissé à l’entrée et il a empli le sac avec des bouteilles dans les casiers derrière le bar. Les bouteilles que Rust suce quand il va chez Florio. Y a presque que lui qui en boit car y faut des cals sur l’œsophage.

Là le peintre, il a signé je me suis dit.

Je me suis levée et j’ai été en même temps que Larose à la sortie. On entendait les autres derrière nous qui commençaient à émerger et quelques rires accrochés à mes gants, mon bide ou mes fesses.

J’avais ferré le marin anglais, j’allais tirer sur la ligne, lui enfoncer l’hameçon dans les sinus.

Tu sais, j’ai dit, les deux mains bien à plat sur mon ventre Y a pas mal de copines qui m’ont parlé de tes aiguilles à tricoter pour le cas où j’en aurais besoin, mais j’en aurai pas besoin, on a décidé avec

Julie qui va très bien merci elle te fait bien le bonjour, qu’on allait se nous garder le gosse. Julie t’en veut pas même si, maille à l’endroit maille à l’envers, ça a mal tourné pour elle.

Ton tricot a mal tourné pour elle.

C’était quand même qu’une fille qu’elle a perdu suite à ton ouvrage et maintenant elle va avoir un enfant collectif, prions que ce soit un mâle. Julie c’est le genre à porter plainte que s’il devait arriver quelque chose à quelqu’un que nous aimons bien tous. Par exemple Rust.  Si tu sais quelque chose à propos de Rust, tu sais où me trouver, tu serais gentil.

Mais dit Larose, tu parles comme si j’étais pas prêt à t’aider, comme si on était pas des amis, depuis le temps qu’on se connaît !

Je comprends que t’es pressé à cause des bouteilles, je comprends très bien mais tu sais où me trouver j’ai insisté.

Il était blanc, il a reniflé très fort, ça avait l’air un peu dur à passer.

Ce glaviot-là, y valait mieux pas le prendre dans l’œil. Je savais bien qu’il m’en voulait. Je lui avais enlevé son protégé au début de l’été, je lui avais enlevé son dingue favori. Et c’était le genre de mec à jamais rien oublier, rien.  Je me doutais depuis mon retour qu’il était dans le truc. Mumu m’avait dit que Larose venait souvent au Joyeux depuis qu’on voyait plus Julie et qu’il demandait des nouvelles d’elle alors que d’habitude il en a rien à foutre. Même que Mumu lui avait répondu que le bûcheron l’avait sûrement enlevée.

C’est sa manie Larose, à ce type, à ce bûcheron, à ce Queue d'ours,  avait continué mon mulâtre, d’enlever et d’emmener sa proie. Il a fait la même chose avec mon Annie. Ça doit lui venir du temps des cavernes. On assomme une meuf avec son gourdin et on va la mettre au frigo au fond d’une grotte toute rouge avec des chauves-souris et des huîtres de Zélande pour les réveillons. Julie est où elle est, avec qui elle est et je m’en fous, mon Annie est revenue a dit Mumu. Je vais l’emmener

avec les allocations familiales de monsieur Noeud Pap défiler avec mon papa en équilibre sur l’équateur. Là où y a encore des guerriers qui s’emmerdent pas avec des guerres chirurgicales et où on peut encore assister à de magnifiques défilés de majorettes avec des queues d’un mètre. Je l’aime bien mon Annie, je suis content qu’elle soit là. Je m’étais habitué à ne plus entendre Charles Aznavour mais je préfère quand même quand elle est là, il avait dit mon Mumu à Larose.  Même avec Charles Aznavour.

Moi Annie, je connais bien les habitudes à Larose, sans pendule et sans bouger mon cul je peux le suivre dans Bruxelles et quand il a été loin de chez lui pour une de ses portes à peindre, c’est-à-dire un casse, je suis allée à l’impasse et je suis montée à la chambre.

A notre chambre.

Le nez contre la porte, j’ai attrapé mal au cœur et à la main, je me suis dit que j’aurais mieux fait de ne pas venir, j’avais un si bon souvenir de cette chambre.  J’ai frappé avec l’autre main et j’ai d’abord pas dit qui j’étais, j’ai juste demandé s’il était seul. J’ai pas pu m’empêcher de demander si Rust mon amour tu étais tout seul.

Rust mon amour est-ce que tu es tout seul ?

Alors j’ai entendu du mouvement, puis tomber, deux fois, puis la porte s’est ouverte et j’aurais préféré qu’elle reste fermée si c’était pour voir ça. Le poids que j’avais pris, lui il l’avait perdu. Plus trace de la belle couleur dans laquelle nous avait peints le soleil du midi.

De grands cernes bleus tête en bas descendaient de ses yeux dans les creux sales de sa barbe. De longs ongles aux pieds, comme ceux de Judas Scariotes au cours de notre beau voyage le long de la Roya.

Ses ongles ont toujours poussé vite et personne s’en était occupé depuis la Suisse. Un épi raide de crasse se tenait tout droit sur le haut de son crâne. Ses lèvres étaient craquelées, celle du bas saignait. Il était maigre et nu comme un vieux chien qu’on a tondu, il tremblait et au lieu de penser c’est bien fait pour ta gueule je l’ai pris dans mes bras et mes bras l’ont reconnu. Ça sentait la sueur acide et l’urine sucrée, j’ai cherché une fenêtre pour faire un air plus jeune, je me rappelais pas qu’y en avait pas. Les bouteilles que Larose lui avait ramenées, toutes entamées, il buvait à plusieurs bouteilles à la fois. Il y a eu une voix dans ma tête qui m’a dit que tout pouvait recommencer.

Je l’ai embrassé très fort, j’ai écrasé mes lèvres en cul de poule contre son gros nez cassé pour être sûre de me taire. Mon cœur battait jusque dans ma main et puis, je me suis rappelé que si quelque chose recommençait, ce serait avec une autre.

J’ai eu du mal à le comprendre, tant sa voix était faible, quand il m’a dit :

J’ai tué ton amie, j’ai tué ta meilleure amie.

Tu as tué personne Rust, même pas moi. Pourquoi tu vas pas à la maison ? Ton père est malade,

rauque d’appeler partout, qu’est-ce que tu glandes, enfermé ici. ?

Y a plein de flics en ville, Larose me cache un moment puis quand y aura moyen de passer, je pars aux Baux puis en Suisse.

Aux Baux puis en Suisse pourquoi faire ? Il a haussé les épaules.

Aller aux Baux puis en Suisse.

Quoi faire aux Baux puis en Suisse ?

Tu sais bien, la chercher.

Y avait dans sa tête des neurones qui s’appelaient d’une montagne à l’autre et y avait même plus les échos qui répondaient. .

Et si je t’amène quelqu’un avec qui tu te sentiras encore mieux ?

Il m’a regardée avec des yeux où y avait comme un début de quelqu’un derrière.

Je suis allée vider son seau à l’entresol, j’ai pris de l’eau à l’évier à côté des chiottes, je l’ai débarbouillé. J’étais fière car il se laissait faire, il avait sûrement voulu que personne le touche depuis qu’il était ici et j’étais la première, j’étais la seule. C’était encore quelque chose, avec notre voyage à travers l’Europe, que personne allait pouvoir m’enlever. Mais il a pas voulu mettre de vêtements, il refusait absolument de sortir, sauf pour partir aux Baux puis en Suisse quand y serait plus recherché pour le meurtre de Julie.

Les flics retournaient Bruxelles comme une chaussette, Larose les voyait à tous les coins de rue et quand il volerait au ballon personne lui donnerait à boire.

Ecoute je lui ai dit, y a pas plus de flics dans Bruxelles que d’habitude, je peux te faire traverser toute la ville sans que tu en voies un. Mets quelque chose sur toi et viens avec moi à l’entrée de l’impasse, si tu vois l’ombre d’un képi, nous remontons tout de suite

Ils sont en civil, tous les indics sont sur moi dit Rust.

Mais qui t’a tapé toutes ces conneries dans la tête ? J’ai même pas écouté la réponse.

Si lui avait plus aucune idée du temps, moi bien, je devais faire vite.

J’ai pensé au vieux, j’ai trouvé les mots et Rust s’est laissé habiller et emmener. Je l’ai soutenu dans l’escalier, il a voulu remonter prendre une bouteille pour la route mais je lui ai dit que là où on allait il en aurait tant qu’y voulait.

Je connais les circuits du John en ville. J’en ai pris d’autres et j’ai amené Rust dans ma chambre au dessus de notre bistrot.  Là, j’ai achevé de le rafistoler, j’ai pas rigolé avec les ongles, surtout ceux des pieds, mais je pouvais pas le laisser avec, ils commençaient à faire le tour des orteils.

Je l’ai fixé assis sur une chaise et je lui ai donné à boire une de mes bouteilles, je lui ai donné le sein avec mon cœur dedans.

Je lui ai demandé s’il y avait encore quelqu’un avec qui il se sentait moins mal et que je pourrais

aller chercher. J’ai senti dans les battements de ma main que mon cœur avait envie d’entendre que c’était moi et que je devais aller chercher personne.

Mais j’ai entendu ce que mon cœur avait pas envie d’entendre, que c’était Julie. Mais qu’il l’avait trépanée à coups de poings jusqu’à ce qu'elle dise plus un mot et il se rendait compte que c’était pas bien de trépaner quelqu’un qui vous l’avait pas demandé exprès.

Je lui ai demandé s’il se sentait capable de rester un moment seul sur cette chaise, le temps que je revienne. Ce sera pas long, tu dois pas t’en faire, il y a à boire et Mumu te cherche plus à travers Bruxelles avec un marteau et des clous. Y veut plus te clouer sur la porte du Joyeux Scandinave qui va d'ailleurs bientôt s'appeler, grâce aux allocations familiales de Noeud Pap, Le Joyeux Bamboula.

J’ai serré sa tête dans ma poitrine, j’ai essuyé la sueur sur ses larges narines.

Jean Négro sur la patate, lui au moins, il est assis sur une pomme de terre, mon Rust, lui, il a le chic pour toujours s’asseoir sur un cactus.

Je suis descendue au bar annoncer à mon mulâtre que j’avais trouvé et ramené Rust et dans quel état. Les Africains ont de la patience avec les gosses, les malades et les fous. Et Rust était un gosse, un malade et un fou. Mumu n’était plus jaloux, maman Annie était revenue et puis, il commençait à voir d’un autre œil le fils d’un homme qui disait qu’impossible était pas français. Mumu se voyait déjà avec son allocation familiale à travers l’Afrique. Il racontait à qui voulait l’entendre et même à qui voulait pas, nos rares clients en avaient plus que marre, qu’il allait partir défiler avec son papa en équilibre sur l’Equateur. Il allait en profiter pour payer leur solde aux autres guerriers africains qui défilaient gratuitement depuis longtemps.

C’était Annie, disait Mumu, qui avait passé cet accord avec le père du bûcheron. Même que c’était en fait pour ça, pour passer cet accord, qu’elle était partie un moment avec ce Rust. On avait, à cette occasion, raconté n’importe quoi.

Je souriais, j’avais une idée, j’avais d’ailleurs de plus en plus le sourire même quand j’avais pas d’idée. Je sentais beaucoup de sentiment dans mon ventre, je veux dire de mouvement. Je me voyais leur donner notre enfant, je voyais la tête de Julie et de Rust et Nœud Pap avec son petit-fils sur les genoux.

J’ai vérifié que mon Mumu c’était bien vrai qu’il avait plus envie de clouer Rust sur la porte car avec les Africains on peut toujours s’attendre à des génocides inattendus. Je lui ai dit de fermer le bistrot et de monter surveiller l’autre sur sa chaise.

Mumu me racontera qu’il était monté, qu’il l’avait trouvé assis à côté de sa chaise, qu’il l’avait remis dessus et que Rust l’avait embrassé sur la bouche en l’appelant maman.

Mumu avait d’abord reculé à cause de l’odeur d’ammoniaque puis il avait plaqué ses mains sur les épaules de Rust, l’avait fixé dans les yeux et avait dit de sa voix forte :

Moi pas ta maman, toi fils papa Noeud Pap, moi fils papa Bamboula, nous faire ensemble un grand défilé guerrier et sucer à nous deux tout ce qui reste à sucer dans ce foutu Joyeux Scandinave.

Rust a dit d’accord, Mumu est arrivé à le mettre debout, il lui a tapé le balai sur l’épaule, lui, il a pris la raclette et ils se sont mis à taper des pieds au son d’un hymne sauvage très sauvage et à soulever la poussière qui était le meuble principal de notre chambre.

C’est comme ça que nous les avons trouvés, dans un nuage.

On aurait peur de les laisser seuls j’ai dit à Julie qui s’accrochait à côté de moi à l’encadrement de la porte.

Quand Rust a vu Julie il a laissé tomber son balai. Moi je sentais comme si je m’en foutais à moitié, pour l’autre moitié j’avais mis mes mains sur mon ventre. Sur mon cadeau. 

Tu m’en veux pas trop de m’avoir défoncé le crâne a dit Julie.

Tu me crois capable de quelque chose comme ça a dit Rust en l’enroulant autour de lui comme une bouée.

Prononce jamais le nom d’une femme devant moi a dit Julie, même si c’est qu’un boudin comme Annie. Ça me rend dingue, surtout au lit. J’aime pas les femmes, je tiens ça de mon père. Je supporte pas.

On est passé en Volvo devant chez Florio et j’ai fait un bras d’honneur à Larose puis on est allé à la maison à Brengen. On a parlé de la mort de Julie et ce n’est pas par rancune mais par curiosité que je suis allée prendre un dictionnaire dans la bibliothèque de Nœud Pap.

À l’article de la mort, j’ai trouvé mort apparente qui envoie à léthargie.

Léthargie, du grec léthé qui veut dire oubli et du grec argia qui veut dire paresse, engourdissement.

J’ai dit ça à Rust sur le même ton qu’il m’avait tenu la dragée haute avec gagraïna et tétanos à l’hôpital en Suisse. Si j’avais eu la moindre poussière de rancune elle se serait envolée par la fenêtre à ce moment-là. Le médecin avait dit à Julie que des coups sur le cortex pouvaient provoquer ça et qu’on avait tout à fait l’air d’être dans un truc dont on revient pas. Au moyen âge, on appelait les fossoyeurs des croque morts car ils devaient mordre les gens, merci bien, au petit orteil avant de les enterrer.

À noter que ça les a pas tous réveillés puisque y paraît qu’on trouve des traces d’ongles sur l’intérieur des cercueils.

Je regardais tout le monde et puis le jardin et puis de nouveau tout le monde et aussi ceux qui étaient pas là et qui continuaient leur histoire chacun de son côté comme une étoile de mer.

Et j’avais envie de donner quelque chose à tout le monde, j’étais impatiente de donner mon ventre, je me défaisais bien de mes dents, de ma main.

Je vais apprendre à faire la cuisine, y a pas de raison que j’y arrive pas si on m’explique gentiment,

je vais demander à Noeud Pap, j’ai bien appris à me conduire en voiture. Je vais apprendre à faire la cuisine et quand je saurai, je ferai tous les jours de la soupe pour tout le monde. Pour ceux qui sont là et pour ceux qui sont pas là aussi. Je souriais, je les regardais, je les aimais bien et je commençais à bien m’aimer aussi.

Et pendant que tout le monde roucoulait et buvait des verres et que Mumu pouvait pas s’empêcher de piquer un truc et que Nœud Pap retrouvait sa voix et Rust des couleurs avec mon amie sur ses genoux je me suis un peu éloignée et je suis allée regarder le jardin et je sais pas comment j’ai fait mais y avait de nouveau toutes les roses et sans que personne s’en aperçoive j’ai pris mes gros seins dans mes coudes et les yeux fermés pour qu’on me voie pas je me suis embrassée et j’ai siffloté « z’étaient chouettes les filles du bord de mer » et j’ai fait un petit pas de danse.

Je me suis même doucement baisé la main. Je me suis trompée de main comme toujours.

Tout le monde a rigolé.

Moi aussi.

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FIN d'ANNIE STELLA

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Thierry Van der Wee