Jeûne de 40 jours

Rosella Tedeschi : Nous sommes en 1988, voici 14 ans, en 74, tu terminais ton jeûne de 40 jours. Des amis sont venus te voir à l’Institut Albert Mosseri. Toi et moi, nous ne nous étions pas encore retrouvés à l’époque. C’est donc d’eux, de toi et de ton journal que je tiens ce que je sais. Ils ont assisté à ton premier repas : le jus d’un demi-fruit. Tu étais famélique, entouré d’autres faméliques. Une odeur forte vous caractérisait tous, ainsi qu’une préoccupation : la nourriture. Certains ne te ménageaient pas leur respect, tu étais arrivé à 40 jours. D’autres te cachaient mal leur envie, toi déjà tu pouvais mange

Tu t’es levé de table lentement, prudemment, avec un sourire gavé. Tu t’es déplacé en prenant appui au mur. On comprenait à quel point tu avais fondu en montant l’escalier derrière toi.

Sous le pantalon, à la place des fessiers, un trou béant. Dans ta chambre, la même odeur que partout, mais ici, un climat de travail. Des feuillets couverts de ton écriture. Des revues YOGA d’André Van Lysebeth, toutes celles que tu possédais jusqu’à la dernière parue. Ton compagnon de chambre était muet, prostré, le visage plein de psoriasis tourné vers le mur. Tu as fait signe de ne pas s’en faire, il était devenu un peu schizo. Tu t’es assis sur ton lit, tu as d’abord disposé tes oreillers avec un soin maniaque, puis tes membres un à un. Chaque geste comptait, en six semaines tu étais devenu un vieillard.

Ce tableau dramatique ne correspond peut-être pas à ta réalité d’alors, mais c’est ce que quelqu’un venu de l’extérieur, à ce point précis de ton expérience, a vu, a senti. A présent, Claude, cette adepte de yoga que je suis - qui s’est également guérie grâce à un long jeûne - te demande ce que tu as envie de dire à propos de ton jeûne de 40 jours.

Claude Van der Wee : Le tableau est un peu dramatique en effet. Il n’y avait pas que ce voisin de chambre, il y avait aussi à l’Institut un jeune rabbin et un prêtre catholique qui s’envoyaient à longueur de journée des vannes à propos de nourriture kasher ou non. Je les ai toujours vus en pleine forme, toujours de bonne humeur. Ils auraient fait sauter la baraque. Ils me battaient d’ailleurs un peu froid, eux étaient venus par motivation spirituelle, moi, je n’étais là que parce que j’étais malade du foie et, en plus, alcoolique.

« Un professeur de yoga alcoolo, on n’a jamais vu ça ! »

« Ben, maintenant vous l’avez vu ! »

Tu sais ma Rosella que j’avais l’intention de pratiquer mon yoga pendant toute la durée du jeûne. J’ai assez vite déchanté. J’ai dû abandonner en premier l’asana la plus importante pour moi, celle qui avant mon jeûne, combattait le mieux mes déprimes, obsessions et angoisses : la pose sur la tête que je prenais jusqu’à 3 heures par jour, selon la technique de Jacques La Maya.

En ce moment, hélas, Shirshasana accentuait la dépression que précisément je voulais fuir grâce à elle.

La Pince, Paschimotanasana et ses variantes, qui m’étaient déjà peu favorables en temps ordinaire, me sont devenues tout à fait impraticables. Je retrouvais sous les jambes, aux ischio-jambiers, les mêmes douleurs qu’au début de ma pratique. J’ai donc travaillé davantage les poses vers l’arrière où j’ai fait de rapides progrès dans toutes les variantes. Mais, plus athlétiques, elles m’épuisaient, ce qui n’est pas conseillé pendant un jeûne où un maximum d’énergie doit être réservé au corps pour son travail de régénération. Le 18ème jour, je prends le Scorpion en lotus, je tombe, je me fâche. Le jeûne améliore peut-être beaucoup de choses mais en aucun cas le caractère de cochon. Je me suis vraiment fâché avec les asanas que je prenais à partie dans ma tête comme s’il s’était agi de personnes.

J’avais décidé de jeûner le plus longtemps possible, seul, à la maison et ce pour des raisons financières. Mais le lendemain de ma chute, je demande à mon ami Albert Van Achter de me conduire à l’Institut Albert Mosseri où j’étais attendu pour terminer mon jeûne et commencer la reprise alimentaire. Il était temps que je m’en aille. Mon entourage commençait à saturer. Mes fils se sentaient de moins en moins à l’aise en ma présence. Personne ne mangeait devant moi sans se sentir coupable. Mon petit garçon d’un an et demi ne grimpait plus sur mes genoux devenus trop durs. Mais peut-être aussi pour des raisons plus subtiles. Une fois à l’Institut je n’ai plus pratiqué que le Lotus et ses variantes, dont les plus difficiles me tombèrent, si je puis dire, dans les jambes.

Il semble que mes articulations se déliaient tandis que mes muscles se raccourcissaient. Je l’ai constaté aux genoux, aux épaules, aux hanches et à la colonne.

Rosella : Parlons Pranayama, la dynamique du souffle. Tu avais décidé d’en intensifier la pratique.

Claude : Oui, or je n’ai même pas pu poursuivre mes exercices habituels. Une respiration haute, haletante, s’était installée dès les premiers jours et ne s’est calmée qu’à la fin. Cependant, une vibration forte, au point que j’étais étonné que les autres ne l’entendent pas autour de moi, faisait trembler ma colonne du coccyx à la ceinture sans jamais dépasser ce niveau, sans jamais non plus en descendre et ce, jusqu’à la reprise alimentaire.

Tout comme le Pranayama, j’ai dû abandonner Tratak, la fixation d’un point sans ciller. Dès les premières minutes de ma demi-heure quotidienne, les larmes me brûlent les yeux. Phénomène attribuable à l’élimination, je suppose, tout comme les maux de tête, les nausées, les diarrhées que vivront autour de moi d’autres jeûneurs et qui me seront épargnés grâce à ma préparation par Nil Hahoutoff.

Rosella : Tu ne couperas toutefois pas à l’urine boueuse, ni à l’haleine fétide. Une amie est allée te voir et t’a dit : « Claude je t’aime beaucoup mais pour t’approcher à moins de 2 mètres, c’est plus que de l’amour qu’il faut … c’est une pince à linge ! »

Revenons à ton expérience de la concentration. Tu as pratiqué diverses techniques en remplacement de Tratak, mais dès ta rencontre avec le médecin de l’Institut, ton expérience va se modifier. Je crois qu’il faut parler de cette rencontre si on veut comprendre la suite.

Claude : De Linkebeek à l’Institut Albert Mosseri, voyage sans histoire sur les coussins que mon ami Albert installe pour moi dans la voiture. Après quelques formalités je prends possession de ma chambre. Le médecin entre. Il mène les choses avec une espèce de tristesse lointaine. Il me reproche d’avoir jeûné seul jusqu’ici. A ses yeux, mes raisons d’ordre financier ne justifient pas mon imprudence qu’il mettra sur le compte de ma jeunesse (sic). J’allais vers les 40 ans. Il me palpe les muscles avec un air de maquignon et demande : « Maladie ? ». Je réponds : « Cirrhose ».

Il me regarde et avec un élan de sympathie : « Vous savez, vous tombez bien avec votre cirrhose ». C’était bien la première fois que je tombais bien quelque part avec ma cirrhose. Alors il m’explique qu’il a exercé en Afrique du Nord, à la Légion étrangère et qu’il en a vu mourir des alcooliques.

« Rosella cesse donc de rire ! Chaque fois que je te parle de ce médecin tu rigoles. » Il me prie de m’étendre, me palpe sous les côtes, juste sous l’arête, puis plus loin, puis encore plus loin. Puis il retire sa main, c’était sa main gauche, lentement, comme on retire une lame : « Je ne trouve quasi pas votre foie, et ce qui en reste… ». Puis il se dit intéressé par la manière dont je survivais avec ce reste de foie en « bois ». Je lui ai parlé du yoga et de son utilisation dans mon cas particulier, de Nauli, de Shank Prakshalana, du rôle d’une certaine musculation et de la respiration guérissante ou pranaïsante.

Son regard en dit long sur la confiance qu’il accorde à ces pratiques. Il me demande combien de temps il faut que je vive. Je souris, j’avais compris. Et, en un flash, je vois un enfant blond qui court sur un parking de graviers rouges devant une vieille maison blanche. Je dis : « Le temps d’élever … ». Il me coupe la parole et me dit combien au maximum. Il a l’air plus triste mais moins lointain. Moi, je ne sais pas quel air j’avais, mais je sais qu’une certaine maîtrise de l’expression peut passer pour du courage. Voilà.

Le lendemain, il me signifia que j’étais attendu dans sa clinique pour une échographie, une biopsie et je ne sais quoi encore. Il voulait vraiment savoir comment je faisais pour vivre avec mon foie ou plutôt sans mon foie. Il voulait aussi savoir, je pense, si je ne risquais pas de mourir à l’Institut. Je refuse, il insiste, je refuse toujours. Moi, je n’en avais rien à faire qu’il sache comment je faisais, ce que je voulais c’était continuer à le faire. Des examens en milieu hospitalier risquaient de me perturber, d’interrompre mon jeûne, et le jeûne était – Nil Hahoutoff me le confirmait dans son courrier- ma dernière ressource. Je lui dis que s’il insistait encore, un coup de fil, et je rentrais achever mon jeûne chez moi. Il m’a tourné le dos. C’était un homme impétueux et je le vois mieux à cheval qu’une ordonnance à la main.

Albert Mosseri qui avait assisté à l’échange « courtois » m’a proposé un arrangement. Je continuais mon jeûne chez lui, il téléphonait au médecin que j’étais d’accord pour l’analyse, je disparaissais à chaque visite médicale à l’Institut, et avec un peu de chance, vu le nombre de jeûneurs, le médecin m’oubliait et ne me reverrait que guéri – Mosseri en était sûr – vingt jours plus tard.

Une vingtaine de jours plus tard en effet, lors de l’auscultation de fin de jeûne, le médecin entre dans ma chambre : « Té, vous êtes encore là vous ? ». Il s’assied à mon chevet, me félicite pour être arrivé à 40 jours, un peu comme si je m’étais assez bien tenu au cours d’un steeple-chase. Il m’ausculte. Mon voisin de chambre, qui m’a tourné le dos pendant tout le séjour, se retourne, et c’est son visage couvert de psoriasis que je regarde pendant que le médecin passe sa main gauche sous mes côtes. Je l’entends déclarer : « Monsieur il est là. » et je vois mon voisin de chambre me fixer d’un air presque haineux, puis tourner à nouveau son visage abîmé vers le mur. Lui aussi guérira mais plus tard, entre le 45ème et le 50ème jour de jeûne.

La main gauche du médecin qui, je suppose, s’apprêtait à plonger loin sous mes côtes, a été arrêtée tout de suite par un volume hépatique normal. Moi j’avais perdu autour de 20 kilos, mais mon foie, lui, avait repris du poids et du poil de la bête puisque, 14 ans plus tard, en 1988, je sers toujours dans mes bras un enfant blond sur un parking de gravier rouge, devant une vieille maison blanche…

Rosella : Parle-moi du jour de ton départ pour l’Institut. Il s’est passé là quelque chose qui a beaucoup contribué à la réussite de ton expérience. Tu attends ton ami Van Achter, tu es prêt sur le parking. Tout à coup, un fermoir de ta valise se met à briller dans la clarté matinale de juillet. Tu l’as bouclée la veille avec beaucoup de soin mais quelque chose ne va pas. Tu la ramasses, tu rentres avec elle dans ton bureau et tu la vides de son contenu : livres, Paul Brunton, Ramana Maharshi, Aurobindo, Vivekananda et tu mets à la place toutes les revues Yoga de Van Lysebeth.

Claude : Oui, avant ça quelque chose n’allait pas et puis, quelque chose est allé. Je me suis senti bien de l’avoir fait. Ce qui m’y a poussé, je n’en sais rien. Simplement je me suis visualisé le faisant, je l’ai fait, puis je me suis senti bien de l’avoir fait. C’était peut-être un message du plexus solaire (revue Yoga n°221). Quoiqu’il en soit, les revues, comme tu le sais, m’ont été d’une aide considérable à l’Institut. Entre autres, j’ai eu l’occasion d’étudier en détail et d’appliquer avec rigueur la technique de l’image mentale. Une chose est de s’essayer à une technique « en touriste », une autre est d’être concerné dans sa vie. Je me suis engagé dans une sorte de pari de Pascal : je gagnais à tous les coups puisque au pire, au cas où je ne guérirais pas, il me resterait toujours d’avoir pratiqué Dharana (concentration) plusieurs heures par jour, en l’occurrence sur l’image d’un organisme en pleine santé (soit pratiquant mes 40 saluts au soleil en 10 min.). Avec pour effet d’entrer en Dhyana (méditation) , voire en Samadhi (illumination). Soit les 3 dernières étapes du Yoga en 8 étapes de Patanjali auquel j’étais formé (Ashtanga Yoga).

Le reste du temps - on en a beaucoup quand on ne le passe pas à digérer – j’épluchais les revues. A partir d’elles, j’améliorais mes cours de santé et de longévité (j’en donne encore certains inspirés de cette époque). Je me visualisais en train de les donner, je me projetais dans l’avenir, plein de certitude, entouré de mes élèves. Ces images d’une crédibilité parfaite grâce à mon nouvel entraînement cautionnaient avec puissance la réalité de ma survie. Bref, si c’est le hasard qui m’a poussé à changer le contenu de ma valise, je dirais, comme on dit, que le hasard fait bien les choses.

Rosella : Illumination ?

Claude : J’ai connu des moments de joie ineffable accompagnés de divers phénomènes décrits comme signes de l’illumination. Résultat de telle ou telle pratique ou du jeûne ? D’autre part, j’ai connu des moments de déprime qui dépassent tout ce que j’avais enduré et ai enduré depuis.

Rosella : Je me souviens que tu as parlé d’horreur dans ton journal.

Extrait de journal :

« …

- 7ème jour : Dépression à peine au lit. Trois, quatre heures d’horreur dense. Un sommeil griffu me happe pour me vomir le matin, la langue doublée de volume, les membres cassés, l’horreur encore collée sur ma peau comme une bête.

- 11ème jour : Dépression comme jamais. Neuf heures d’affilée sans débander, de 14 à 23h.

- 17ème jour : En concentration, quand toute pensée s’est éteinte, quand le mental s’est vidé de toute substance, le Spectateur que Je Suis, le Spectateur, c’est ça, l’horreur. Ma nature, Sa nature, le Soi avec un grand « S », le fameux Soi suprême, Dieu se regarde et c’est ça qu’il voit. Dieu est horreur. Nous sommes horreur. Et nous les yogis, on a appris des trucs pour aller rejoindre ça le plus vite possible. « Le yoga est une technique d’accélération du processus de réintégration. » Au lieu de vous réincarner encore quelques millions de fois, allez-y tout de suite, allez-y gaiement. Illuminez-vous qu’on nous dit, devenez lucides, voyez clair, réalisez-vous.

Comme je comprenais maintenant – et ça m’aidera beaucoup plus tard à comprendre les junkies, dont mon fils - qu’au lieu de tremper dans les démarches lucidogènes, on fonce dans les paradis artificiels – artificiels peut-être mais paradis quand même – des hallucinogènes. Pour moi, il est trop tard, ça y est, je suis dedans, lucide et englué, pieds et poings liés, en lotus parfait. Et de surcroit bigleux car les yeux sur Trikute, l’espace entre les sourcils, comme il est recommandé par la tradition.

Rosella : C’est alors que tu as pensé à…

Claude : L’idée de me supprimer m’est venue mais pas longtemps car je « savais » que l’horreur m’attendait de l’autre côté. Manger, boire, l’amour : dérisoire ! Shirshasana : condamnée ! Je me souviens. Ces accès de démence ou de « lucidité » s’effaceront en cours de jeûne pour reprendre 3 mois plus tard.

Rosella : Mais nous avons des « trucs » maintenant. Et le Tantra ?

Claude : Si tu veux faire allusion à l’aspect sexuel du Tantra, en ce qui concerne ton compagnon, pendant le jeûne : zéro. Comme me dira plus tard mon amie Anne Piérard : « Pendant que le serpent change de peau, il n’a pas envie de jouer à la belote ».

Mais j’ai quand même une anecdote à te raconter.

Nil m’avait dit que dans un jeûne d’une durée traditionnelle de 40 jours, les 30 premiers sont destinés à la régénération physique, les 10 derniers à la régénération mentale, psychologique. Espoir de voir mes déprimes balayées pendant cette seconde période, ainsi que ma relation qui n’en finissait pas avec ma mère morte. Alors Tamas, c'est-à-dire les forces d’inertie en nous, ces forces qui ne veulent pas qu’on bouge, qu’on évolue, qu’on grimpe, cherchent à faire interrompre le processus de libération, à faire cesser le jeûne. Et ce, par mille tentations plus ou moins identifiables et la plupart du temps efficaces. La visite d’un fils ou d’un ami qui s’attristent de te voir si maigre, l’annonce d’une compétition où tu as envie de briller etc. Bref, à partir du 30ème jour, moi, je reniflais, je décodais, je me tenais à carreau, je me méfiais de tout et de tout le monde.

Au matin du 32ème jour Mosseri vint nous demander comme tous les jours s’il n’y avait rien de spécial. Comme d’habitude silence du côté de mon voisin de chambre, mais moi : « Pour la première fois depuis le début de mon jeûne j’ai très envie de faire l’amour ». Il recule d’un pas – a-t’il eu un peu peur pour lui-même ? – puis il me dit : « Etes-vous sûr que vous n’avez pas plutôt envie de manger ? » Moi : « Ecoutez, ça fait bientôt 40 ans que je mange et bientôt 25 ans que je baise, alors je suis parfaitement capable de distinguer entre ces deux appétits ! »

Nil m’a expliqué par la suite que ce pouvait être cela les « forces ». Pour être le plus vite possible en état de satisfaire mes désirs de coït, il me fallait casser le jeûne et … le diable avait gagné.

Ceci dit, ma sexualité s’est tout à fait normalisée après ma reprise alimentaire, malgré ce qu’il faut bien appeler un physique peu ragoûtant à offrir à une partenaire.

Rosella : Après le 40ème jour tu es resté combien de temps à l’Institut ?

Claude : Normalement, il faut y rester le temps d’y poursuivre la reprise alimentaire jusqu’aux premières selles. Mais comme j’avais envie d’évacuer les lieux et qu’au 46ème jour j’étais toujours là, j’ai employé un truc de yoga : je me suis enfermé dans les toilettes (comme je faisais pendant les visites médicales), j’ai fait Nauli le temps qu’il a fallu et le soir même j’étais à la maison.

Jackie et Marcel, deux élèves de Nil, ont eux aussi fait un jeûne de 40 jours. Jackie écrit à Marcel qui vient de commencer sa reprise alimentaire et lui reproche de ne pas avoir répondu à sa dernière lettre. Réponse de Marcel : « Il faut m’excuser de ne pas donner de mes nouvelles. Pour la première fois de ma vie je suis heureux et ça occupe tout mon temps ».

Cet état d’esprit sera aussi le mien dès la reprise alimentaire. On plane du matin au soir et on s’éveille la nuit pour se rappeler que la vie est une coulée ininterrompue de secondes délicieuses.

Rosella : Je crois que tu voulais dire quelque chose à propos de ‘volonté’.

Claude : Oui, après le jeûne, on n’est pas toujours compris quand on dit aux gens que pour jeûner on n’a pas besoin de volonté.

En effet, quand la motivation est bien fondée la question de manger ou non ne se pose pas. Ne pas manger est facile, par contre ne pas trop manger ou mal manger ensuite est bien plus difficile. J’ai dû recourir aux haltères et aux semelles de fonte pour me refaire une sangle abdominale constituant un frein physique à mon appétit. Volonté, motivation ? Une fois à table je me serais fait sauter le ventre … comme un cheval.

Rosella : Et ta pratique du Hata Yoga après ta reprise alimentaire ?

Claude : Les postures perdues m’ont été rendues et j’ai pu stabiliser les progrès réalisés dans les autres, comme les variantes du lotus acquises en cours de jeûne. Mais j’ai cessé de pratiquer celles qu’une maigreur extrême avait facilitées. Néanmoins, rien ne vous empêche de les conserver et de choisir la voie de la dislocation, c’est une affaire personnelle. La vibration au bas de la colonne vertébrale s’est éteinte dès la reprise alimentaire. La respiration s’est rallongée, tout comme les ischio jambiers et je peux refaire Tratak ainsi que la pose sur la tête. J’en ai eu bien besoin car trois mois après la fin de mon jeûne, dépression, rebelote.

On a soupiré autour de moi : « Mais alors tu as fait tout ça pour rien ? » On ne fait jamais rien pour rien. Des choses se passent, on évolue. Et puis, j’ai quand même régénéré un organe vital, mon foie. Néanmoins, j’ai ressenti un certain dépit aussi : quid des dix derniers jours de jeûne censés régler mes problèmes psy ? Je m’en suis ouvert à Nil aux Assises de Vittel. Il connaissait bien le jeûne, il en avait fait trois de 40 jours, le premier à 21 ans, les autres à 42 et 63.

Nous avons d’abord parlé technique. Asanas : les muscles ne se raccourcissent pas nécessairement pendant un jeûne. Ce sont nos tensions psychiques, nos frustrations qui provoquent des contractures musculaires. Pranayama : un corps qui n’aurait pas été intoxiqué au point où était le mien voit au contraire le souffle s’allonger et cela souvent dès le premier jour du jeûne.

Quand nous avons abordé le chapitre de la dépression et de l’alcoolisme, Nil m’a tout de suite renvoyé au principe du Karma, cause – effet, à l’impact de mes vies antérieures. Cf. Revue Yoga- n°240. La réincarnation, article de Van Lysebeth inspiré par son guru préféré ‘Bonsensananda’.

Nil dira plus tard que de toutes façons, tant que je demeurerais dans ma relation avec Yen Barella, ma partenaire d’alors, il y aurait peu de chances que je m’en sorte. « Ne perdez pas votre – et leur –temps. Commencez par soigner la relation, nous dira plus tard Paul Watzlawick, un des pères de la thérapie brève à Palo Alto ».

Nil m’a écouté avec beaucoup d’attention quand je lui ai décrit les moments de mon jeûne où j’avais oublié de rigoler. Assis très droit, ses mains larges qui ont soigné tant de dos posées sur les genoux, son regard bleu perdu au loin, il a simplement dit : « J’imagine ». Et je me demande toujours s’il n’avait pas voulu dire : « Je me souviens ».

Rosella : Une question qu’on te pose souvent : «Et depuis est-ce que tu bois de nouveau ? »

Claude : Trois mois après la fin de mon jeûne, trois mois pendant lesquels je suis heureux comme jamais, je me suis éveillé un matin avec une déprime comme je ne me rappelais plus que ça existait. J’ai dit « Merde » et j’ai quitté la maison. Chose curieuse, peu après mon départ, Nil téléphonait : « Attention, trois mois après la fin de son jeûne, Claude peut connaître un moment difficile … ». Pendant ce temps, j’entrais dans mon premier bistrot. Cuite, bagarre. coma éthylique, je me réveille à l’hôpital, attaché et aveugle quelques heures. Suit une longue période pendant laquelle je passe de l’abstinence complète à l’excès incontrôlable.

« Mais une main nue alors est venue qui a pris la mienne … »

Tu m’as soutenu dans mes diverses et nombreuses thérapies et formations. En privé, résidentiel, weekend ou marathon. Et j’ai appris l’équilibre.

J’ai appris à transformer mon rapport de force avec mon corps en un rapport de complicité. Grâce surtout à mon intégration perso de la PNL, une bonne communication s’est installée entre les divers aspects (pôles ou parties) qui me constituent. Entre autres l’aspect des grandes contraintes, jeûnes, heures sur la tête, bains hyperthermiques à plus de 40% etc. et celui des grands débordements. J’ai appris à être à l’écoute de mes vrais besoins. A me faire le plus de plaisir et en même temps le plus de bien possible. Et d’éviter ainsi de passer sans cesse du renoncement avec frustration au laisser aller avec culpabilité (cf. Ces personnes qui cherchent sans succès durable à arrêter de manger, de fumer, de boire). On me dira peut-être que je suis un cas particulier. En tout cas, je te remercie Rosella de vivre avec ce cas particulier.

Pour terminer, une remarque : un jeûneur n’est pas l’autre. Un jeûne n’est pas l’autre. Mon expérience est très personnelle et elle n’engage en rien le jeûne en général.